dimanche 10 décembre 2017

Une fresque historique du protestantisme français

Le Protestantisme français. La belle histoire (XVIe-XXIe siècle),
de Patrick Cabanel,
Alcide, 160 p., 35 €

 
 
Historien majeur, Patrick Cabanel a puisé, dans les trésors d’une vingtaine de musées, plus d’une centaine de tableaux, gravures, monnaies, photographies et autres œuvres, afin d’illustrer les « grandes pages » de l’histoire de la Réforme en France.

Musée sur papier

Cette iconographie inédite mitige beaucoup la réputation du protestantisme comme confession iconoclaste et constitue bien « un premier musée national d’art et d’histoire du protestantisme ». Un « musée » sur beau papier, et très savant aussi, du fait de la densité des mises en perspective et de la bibliographie données par Patrick Cabanel à l’éditeur nîmois de cette « belle histoire ».
Une histoire pleine d’heurs et de malheurs, « avec ses joies, ses peines, ses erreurs, ses souvenirs enfouis, ses oublis, ses moments glorieux, mais aussi sa constance et sa fidélité ».
Antoine Peillon (publié dans La Croix)

lundi 6 novembre 2017

Votre serviteur


Prédication du 5 novembre 2017,

temple Port-Royal / Quartier latin (Paris 5 et 13)

Antoine Peillon SDG

Sur Matthieu 23, 1-12




(Mt. 23, 1-12 / Segond 1910)
1 Alors Jésus, parlant à la foule et à ses disciples, dit:
2 Les scribes et les pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse.
3 Faites donc et observez tout ce qu'ils vous disent; mais n'agissez pas selon leurs oeuvres. Car ils disent, et ne font pas.
4 Ils lient des fardeaux pesants, et les mettent sur les épaules des hommes, mais ils ne veulent pas les remuer du doigt.
5 Ils font toutes leurs actions pour être vus des hommes. Ainsi, ils portent de larges phylactères, et ils ont de longues franges à leurs vêtements;
6 ils aiment la première place dans les festins, et les premiers sièges dans les synagogues;
7 ils aiment à être salués dans les places publiques, et à être appelés par les hommes Rabbi, Rabbi.
8 Mais vous, ne vous faites pas appeler Rabbi; car un seul est votre Maître, et vous êtes tous frères.
9 Et n'appelez personne sur la terre votre père; car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux.
10 Ne vous faites pas appeler directeurs; car un seul est votre Directeur, le Christ.
11 Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.
12 Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé.

lundi 9 octobre 2017

Vignoble de sang (Le destin violent des prophètes)


Prédication du 8 octobre 2017,

temple Port-Royal / Quartier latin (Paris 5 et 13)

Antoine Peillon SDG


Sur Matthieu 21.33-43
Les mauvais vignerons, "Miroir du salut de l'homme", enluminure, c. 1450, BN de la Haye

(NBS) 33Écoutez une autre parabole. Il y avait un maître de maison qui planta une vigne. Il l’entoura d’une haie, y creusa un pressoir et y construisit une tour, puis il la loua à des vignerons et partit en voyage.
34A l’approche des vendanges, il envoya ses esclaves chez les vignerons, pour recevoir les fruits de la vigne.
35Les vignerons prirent ses esclaves ; l’un, ils le battirent ; un autre, ils le tuèrent ; un autre encore, ils le lapidèrent.
36Il envoya encore d’autres esclaves, en plus grand nombre que les premiers ; les vignerons les traitèrent de la même manière.
37Enfin il leur envoya son fils, en disant : « Ils respecteront mon fils ! »
38Mais quand les vignerons virent le fils, ils se dirent : « C’est l’héritier ! Venez, tuons-le, et nous aurons son héritage. »
39Ils le prirent, le chassèrent hors de la vigne et le tuèrent.
40Lorsque le maître de la vigne viendra, comment traitera-t-il donc ces vignerons ?
41Ils lui répondirent : Ces misérables, il les fera disparaître misérablement, et il louera la vigne à d’autres vignerons qui lui donneront les fruits en leur temps.
42Jésus leur dit : N’avez-vous jamais lu dans les Écritures :
C’est la pierre que les constructeurs ont rejetée qui est devenue la principale, celle de l’angle ; cela est venu du Seigneur, c’est une chose étonnante à nos yeux.
43C’est pourquoi, je vous le dis, le règne de Dieu vous sera enlevé et sera donné à une nation qui en produira les fruits.
44Quiconque tombera sur cette pierre s’y brisera, et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera.
45Après avoir entendu ses paraboles, les grands prêtres et les pharisiens comprirent que c’était d’eux qu’il parlait ;
46ils cherchaient à le faire arrêter, mais ils eurent peur des foules, parce qu’elles le tenaient pour un prophète.

lundi 17 juillet 2017

« Entende qui a des oreilles ! »


Prédication du 16 juillet 2017,

temple Port-Royal / Quartier latin (Paris 5 et 13)

Antoine Peillon SDG

Sur Matthieu 13,1-23



Vincent Van Gogh, "Le Semeur au soleil couchant", Arles, juin 1888

Matthieu 13,1-23 (Segond 1910)
1 Ce même jour, Jésus sortit de la maison, et s'assit au bord de la mer.
2 Une grande foule s'étant assemblée auprès de lui, il monta dans une barque, et il s'assit. Toute la foule se tenait sur le rivage.
3 Il leur parla en paraboles sur beaucoup de choses, et il dit :
4 Un semeur sortit pour semer. Comme il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin : les oiseaux vinrent, et la mangèrent.
5 Une autre partie tomba dans les endroits pierreux, où elle n'avait pas beaucoup de terre : elle leva aussitôt, parce qu'elle ne trouva pas un sol profond ;
6 mais, quand le soleil parut, elle fut brûlée et sécha, faute de racines.
7 Une autre partie tomba parmi les épines : les épines montèrent, et l'étouffèrent.
8 Une autre partie tomba dans la bonne terre : elle donna du fruit, un grain cent, un autre soixante, un autre trente.
9 Que celui qui a des oreilles pour entendre entende.
10 Les disciples s'approchèrent, et lui dirent : Pourquoi leur parles-tu en paraboles ?
11 Jésus leur répondit : Parce qu'il vous a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux, et que cela ne leur a pas été donné.
12 Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a.
13 C'est pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu'en voyant ils ne voient point, et qu'en entendant ils n'entendent ni ne comprennent.
14 Et pour eux s'accomplit cette prophétie d’Ésaïe ; Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez point ; Vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez point.
15 Car le cœur de ce peuple est devenu insensible ; Ils ont endurci leurs oreilles, et ils ont fermé leurs yeux, De peur qu'ils ne voient de leurs yeux, qu'ils n'entendent de leurs oreilles, Qu'ils ne comprennent de leur cœur, Qu'ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse.
16 Mais heureux sont vos yeux, parce qu'ils voient, et vos oreilles, parce qu'elles entendent.
17 Je vous le dis en vérité, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l'ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l'ont pas entendu.
18 Vous donc, écoutez ce que signifie la parabole du semeur.
19 Lorsqu'un homme écoute la parole du royaume et ne la comprend pas, le malin vient et enlève ce qui a été semé dans son cœur : cet homme est celui qui a reçu la semence le long du chemin.
20 Celui qui a reçu la semence dans les endroits pierreux, c'est celui qui entend la parole et la reçoit aussitôt avec joie ;
21 mais il n'a pas de racines en lui-même, il manque de persistance, et, dès que survient une tribulation ou une persécution à cause de la parole, il y trouve une occasion de chute.
22 Celui qui a reçu la semence parmi les épines, c'est celui qui entend la parole, mais en qui les soucis du siècle et la séduction des richesses étouffent cette parole, et la rendent infructueuse.
23 Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c'est celui qui entend la parole et la comprend ; il porte du fruit, et un grain en donne cent, un autre soixante, un autre trente.


lundi 10 juillet 2017

« Doux et humble par le cœur »


Prédication du 9 juillet 2017,

temple Port-Royal / Quartier latin (Paris 5 et 13)

Antoine Peillon SDG

 

Sur Zacharie 9,9-10 et Matthieu 11,25-30

 


Zacharie 9,9-10 / TOB
Le messie humble et pacifique
9 Tressaille d’allégresse, fille de Sion !
Pousse des acclamations, fille de Jérusalem !
Voici que ton roi s’avance vers toi ;
il est juste et victorieux,
humble, monté sur un âne
– sur un ânon tout jeune.
10 Il supprimera d’Ephraïm le char de guerre
et de Jérusalem, le char de combat.
Il brisera l’arc de guerre
et il proclamera la paix pour les nations.
Sa domination s’étendra d’une mer à l’autre
et du Fleuve jusqu’aux extrémités du pays.

Matthieu 11,25 -30 / TOB
Le Père et le Fils
25 En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits.
26 Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance.
27 Tout m’a été remis par mon Père. Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler.
Prenez mon joug
28 « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos.
29 Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble par le cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes.
30 Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. »

lundi 29 mai 2017

« Je ne suis plus dans le monde, et ils sont dans le monde, et je vais à toi. »


Prédication du 28 mai 2017,

temple Port-Royal / Quartier latin (Paris 5 et 13)

Antoine Peillon SDG

Sur Jean 17,1-11

 
Duccio di Buoninsegna (Sienne vers 1255-1260 - vers 1318-1319)

Jean 17,1-11 (Bible Segond, 1910)
1 Après avoir ainsi parlé, Jésus leva les yeux au ciel, et dit : Père, l'heure est venue ! Glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie, 2 selon que tu lui as donné pouvoir sur toute chair, afin qu'il accorde la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. 3 Or, la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. 4 Je t'ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'œuvre que tu m'as donnée à faire. 5 Et maintenant toi, Père, glorifie-moi auprès de toi-même de la gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde fût.
6 J'ai fait connaître ton nom aux hommes que tu m'as donnés du milieu du monde. Ils étaient à toi, et tu me les as donnés ; et ils ont gardé ta parole. 7 Maintenant ils ont connu que tout ce que tu m'as donné vient de toi. 8 Car je leur ai donné les paroles que tu m'as données ; et ils les ont reçues, et ils ont vraiment connu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m'as envoyé. 9 C'est pour eux que je prie. Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés, parce qu'ils sont à toi ; - 10 et tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi; -et je suis glorifié en eux. 11 Je ne suis plus dans le monde, et ils sont dans le monde, et je vais à toi. Père saint, garde en ton nom ceux que tu m'as donnés, afin qu'ils soient un comme nous.

lundi 1 mai 2017

Compagnons d'Emmaüs, en clair-obscur

Prédication du 30 avril 2017,

temple Port-Royal / Quartier latin (Paris 5 et 13)

Antoine Peillon SDG

  

Sur Luc 24,13-35

 

 Dirck von Santvoort, "Le Christ se révélant aux pelerins d'Emmaüs",1633

L’apparition aux disciples d’Emmaüs (TOB)
13 Et voici que, ce même jour, deux d’entre eux se rendaient à un village du nom d’Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem.
14 Ils parlaient entre eux de tous ces événements.
15 Or, comme ils parlaient et discutaient ensemble, Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux ;
16 mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.
17 Il leur dit : « Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ? » Alors ils s’arrêtèrent, l’air sombre.
18 L’un d’eux, nommé Cléopas, lui répondit : « Tu es bien le seul à séjourner à Jérusalem qui n’ait pas appris ce qui s’y est passé ces jours-ci ! » –
19 « Quoi donc ? » leur dit-il. Ils lui répondirent : « Ce qui concerne Jésus de Nazareth, qui fut un prophète puissant en action et en parole devant Dieu et devant tout le peuple :
20 comment nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour être condamné à mort et l’ont crucifié ;
21 et nous, nous espérions qu’il était celui qui allait délivrer Israël. Mais, en plus de tout cela, voici le troisième jour que ces faits se sont passés.
22 Toutefois, quelques femmes qui sont des nôtres nous ont bouleversés : s’étant rendues de grand matin au tombeau
23 et n’ayant pas trouvé son corps, elles sont venues dire qu’elles ont même eu la vision d’anges qui le déclarent vivant.
24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ce qu’ils ont trouvé était conforme à ce que les femmes avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »
25 Et lui leur dit : « Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire tout ce qu’ont déclaré les prophètes !
26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu’il entrât dans sa gloire ? »
27 Et, commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait.
28 Ils approchèrent du village où ils se rendaient, et lui fit mine d’aller plus loin.
29 Ils le pressèrent en disant : « Reste avec nous car le soir vient et la journée déjà est avancée. » Et il entra pour rester avec eux.
30 Or, quand il se fut mis à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction, le rompit et le leur donna.
31 Alors leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent, puis il leur devint invisible.
32 Et ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Ecritures ? »
33 A l’instant même, ils partirent et retournèrent à Jérusalem ; ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons,
34 qui leur dirent : « C’est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité, et il est apparu à Simon. »
35 Et eux racontèrent ce qui s’était passé sur la route et comment ils l’avaient reconnu à la fraction du pain.


Comme ils sont mystérieux, ces versets de Luc. Comme un tableau en clair-obscur, comme une promenade dans la campagne, entre chien et loup. Car, en ce lendemain de la crucifixion de Jésus, voici deux disciples éplorés qui ont quitté la Jérusalem d’une Pâque souillée par « tout ce qui s’était passé », dit pudiquement l’évangile de Luc, et qui marchent vers un village, alors que le soir vient.
Voici deux compagnons bien attristés : un certain Cléopas, ou Cléophas (du grec Kleopâtros, qui signifie « au père glorieux »), inconnu dans le restant de la Bible, mais qui est peut-être un oncle de Jésus, un frère de Joseph, selon Eusèbe de Césarée (265-339), et aussi un ou une anonyme. Deux disciples de base, dirons-nous. Antoine, votre serviteur, et Claire G., par exemple et au hasard…
Mais voici que Jésus s’approche d’eux, presque comme une ombre de plus sur le chemin du soir, comme un fantôme. Il emboîte leur pas, sans crier gare, et fait maintenant « route avec eux », comme si de rien n’était. D’ailleurs, les deux marcheurs lui prêtent-ils seulement attention, tellement ils sont occupés à discuter des évènements de ces dernières heures, à bavarder sur l’actualité, les news… ? En tout cas, leurs esprits étant encore totalement pris par l’émotion de l’horrible fait divers, leurs yeux ne reconnaissent pas Jésus dont ils se disent être pourtant des disciples. Leurs yeux en sont même « empêchés ». Mais par quelle puissance, par quel sortilège ?
Saint Augustin commente ainsi ce passage : « Ils marchaient, morts, avec un vivant ; ils marchaient, morts, avec la vie. Avec eux marchait la vie. Mais en leur cœur, nulle vie n’était renée. » (Sermon 235).
Pourquoi un tel aveuglement ? Une telle mort du cœur ?
***
Il me semble – nous n’y faisons pas assez attention, habituellement – que le simple nom de ce village vers lequel ils se dirigent nous donne une première et forte indication. Emmaüs ! Les archéologues se disputent, depuis longtemps, pour le situer sur la carte de la Judée, évaluant diversement les « soixante stades » qui le séparent de Jérusalem… Mais la Bible, en une seule autre occurrence, nous révèle ce que fut Emmaüs, en vérité. Car le troisième chapitre du premier livre des Maccabées nous raconte comment, lors d’une bataille qui s’y déroula en septembre 165 av. J.-C., la faible troupe de 3000 résistants juifs, conduite par Judas, mis en déroute la puissante armée syrienne du roi Lysias, forte de quarante mille hommes et de sept mille cavaliers.
Ecoutons : « Judas et ses frères virent que le malheur s’aggravait, et que des armées (étrangères) campaient sur leur territoire. Ils apprirent aussi la décision du roi ordonnant de livrer le peuple à une destruction radicale. Ils se dirent les uns aux autres : Relevons notre peuple de sa ruine et combattons pour lui et pour notre saint lieu. (…) Les gens de Judas sonnèrent de la trompette et engagèrent le combat. Les nations furent écrasées et elles s’enfuirent vers la plaine… »
N’est-ce pas là une préfiguration du rêve des Juifs du temps de Jésus, des Zélotes principalement : délivrer Jérusalem de l’infâme domination romaine ? N’était-ce pas là, par référence symbolique, le fantasme militaire des deux « disciples », enfants de Judas, qui marchent de Jérusalem l’occupée à Emmaüs la libérée ? N’était-ce pas cela, l’objectif de leur messianisme politique, la cause que Jésus vaincu, Jésus condamné, Jésus crucifié avait en quelque sorte trahie ?
***
« Mais de quoi parlez-vous, leur demande justement Jésus, au point que vous ne me reconnaissez même pas quand je marche à vos côtés ? » « Mais nous parlons bien sûr de Jésus de Nazareth », répondent-ils, soulignant comiquement leur aveuglement. « Oui, tu sais, ce prophète puissant…, dont nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël… », expliquent-ils, constatant que puissance, il n’y avait pas, en réalité, et qu’Israël n’est finalement pas délivrée.
Et voici leur litanie : « C’est ça dont nous parlons, comme tout le monde d’ailleurs, car tu sembles être le seul qui ne sache pas ce qui s’est produit ces jours-ci. Tu ne lis donc pas les journaux, tu n’écoutes pas la radio, tu ne regardes pas la télé ? Tu ne passes donc pas ton temps, comme nous, sur Twitter ou sur Facebook, pour ne rien perdre des news, pour ne pas louper l’occasion de faire tes commentaires – tes posts – vengeurs contre nos principaux sacrificateurs et nos chefs qui ont livré notre leader au tyran… ? »

***

Ils nagent - plutôt qu’ils ne marchent - en plein zélotisme, nos braves disciples d’Emmaüs ! En plein messianisme théologico-politique.
Comme tant de disciples de Jésus, jusqu’à sa crucifixion. En témoigne très certainement, juste avant notre péricope de ce dimanche, Luc 22 : « 49Ceux qui étaient avec Jésus, voyant ce qui allait arriver, dirent : Seigneur, frapperons-nous de l'épée ? 50Et l'un d'eux frappa le serviteur du souverain sacrificateur et lui emporta l'oreille droite. 51Mais Jésus prit la parole et dit : Tenez-vous-en là ! Puis il toucha l'oreille de cet homme et le guérit. »
Jésus lui-même fut accusé de zélotisme et finalement condamné pour conspiration révolutionnaire, projet de coup d’Etat, messianisme politique. En témoigne toujours Luc, aux chapitres 22 et 23 qui racontent le procès du Messie :
Premier procès de Jésus : Luc 22, 66Quand il fit jour, le collège des anciens du peuple, les principaux sacrificateurs et les scribes s'assemblèrent et firent amener Jésus devant leur sanhédrin. 67Ils dirent : Si tu es le Christ (Messie), dis-le-nous.
Deuxième procès (Pilate) : Luc 23, 1Ils se levèrent tous ensemble, et conduisirent Jésus devant Pilate. 2Ils se mirent à l'accuser, en disant : Nous avons trouvé celui-ci qui incitait notre nation à la révolte, empêchait de payer l'impôt à César, et se disait lui-même Christ, roi. 3Pilate l'interrogea en ces termes : Es-tu le roi des Juifs ?
Mais, à ses accusateurs, Jésus a invariablement répondu qu’il est le « Fils de l’homme », bien plus que le « Messie ».
Reprenons Luc 22 : 67Ils dirent : Si tu es le Christ (Messie), dis-le-nous. Jésus leur répondit : Si je vous le dis, vous ne le croirez point, 68et si je vous interroge, vous ne répondrez point. 69Désormais, le Fils de l'homme sera assis à la droite de la Puissance de Dieu.
Et écoutons encore Jésus, lors de son dialogue avec Pilate, tel que rapporté précisément par Jean 18 : 33Pilate rentra dans le prétoire, appela Jésus et lui dit : Es-tu le roi des Juifs ? (…) 36Jésus répondit : Mon royaume n'est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi, afin que je ne sois pas livré aux Juifs ; mais maintenant, mon royaume n'est pas d'ici-bas. 37Pilate lui dit : Tu es donc roi ? Jésus répondit : Tu le dis : je suis roi. Voici pourquoi je suis né et voici pourquoi je suis venu dans le monde : pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix.
Au fait, Zélotes, ou zélés, vient de קנאים / Qiniim, en hébreu, qui vient lui-même de qina : jaloux, exclusif, sur la racine QYN, Caïn…
***
Qu’on se le dise : Son royaume n’est pas de ce monde !
Le royaume, notre royaume, à nous disciples de Jésus-Christ, n’est pas de ce monde. Pour peu que nous ne soyons ni Zélotes, ni Pharisiens ; pour peu que nous n’attendions pas un Messie providentiel qui délivrera par miracle notre Jérusalem du joug, ou de la menace, du tyran ; pour peu que nous cessions d’être de ces « hommes sans intelligence et dont le cœur est lent à croire »…, nous entendrons enfin ce que le Fils de l’homme disait, selon Luc 17 : Le royaume de Dieu ne vient pas de telle sorte qu'on puisse l'observer. On ne dira pas : Voyez, il est ici, ou : Il est là. Car voyez, le royaume de Dieu est au-dedans de (et/ou parmi) vous. Et il dit aux disciples : Des jours viendront où vous désirerez voir l'un des jours du Fils de l'homme, et vous ne le verrez pas. On vous dira : Il est ici, il est là. N'y allez pas et n'y courez pas. En effet, comme l'éclair resplendit et brille d'une extrémité du ciel à l'autre, ainsi sera le Fils de l'homme en son jour.
***
Le royaume, notre royaume, à nous disciples de Jésus-Christ, n’est pas de ce monde. Pour peu que nous ne soyons ni Zélotes, ni Pharisiens, pour peu que nous écoutions la Parole, « en commençant par Moïse et par tous les prophètes », comme les disciples d’Emmaüs écoutèrent finalement, heureusement, Jésus qui marchait à leur côté, nous entendrons enfin ce que le Fils de l’homme disait.
Invoquant Moïse, c’est bien, en ce lendemain de Pâque, de la sortie d’Egypte qu’il nous parle, d’une libération universelle qui est bien plus essentielle que celle de Jérusalem soumise aux Romains, que celle d’Emmaüs cerné par les Syriens. Mais Jésus-Christ nous avertit aussi que si nous adorons à nouveau les idoles, le Veau d’or (Exode 32, 1-19, et Deutéronome 9, 17), Moïse brisera encore et toujours les tables de la Loi, et que la Justice ne sera alors plus de ce monde…
Invoquant les prophètes, Jésus prononce en vérité son jugement sur les rois, les grands prêtres et leurs serviteurs zélés, sur le pouvoir, la domination et la corruption qui sont « de ce monde ».
Ecoutons Jérémie 5, par exemple : 21Ecoute ceci, peuple insensé et sans cœur ! Ils ont des yeux et ne voient pas, ils ont des oreilles et n'entendent pas. (…) 26Car il se trouve parmi mon peuple des méchants ; ils épient comme celui qui pose des pièges, ils tendent un filet et prennent des hommes. 27Comme une cage est remplie d'oiseaux, leurs maisons sont remplies de fraude ; c'est ainsi qu'ils deviennent puissants et riches. 28Ils sont devenus gras, resplendissants, ils dépassent toute mesure dans le mal, ils ne défendent pas la cause, la cause de l'orphelin, et ils prospèrent ; ils ne font pas droit aux pauvres. (…) Et mon peuple aime qu'il en soit ainsi ! Mais que ferez-vous pour l'avenir du pays ?
Ou bien les chapitres III et VII du livre du prophète Michée, sans doute écrit entre 740 et 687 av. J.-C., à l’époque-même des prophéties d’Isaïe sur la venue du Messie : « Ecoutez donc ceci, chef de la maison de Jacob, magistrats de la maison d’Israël, qui avez le droit en horreur et rendez tortueuse toute droiture, en bâtissant Sion dans le sang et Jérusalem dans le crime. […] C’est pourquoi, à cause de vous, Sion sera labourée comme un champ, Jérusalem deviendra un monceau de décombres, et la montagne du Temple une hauteur broussailleuse. »
***
Ouf ! Nous voici bien avertis. Libérés, même. Et la leçon biblique de Jésus, en commençant par Moïse et les prophètes, semble avoir aussi produit un effet libérateur sur les disciples d’Emmaüs.
La nuit vient. Nous sommes désormais entre loup et chien. Emmaüs est en vue. Et il n’est désormais plus question de ce qui s’est produit ces jours-ci, des journaux, de la radio ou de la télé ? Ni des news et des posts vengeurs sur Twitter et Facebook…
« Lorsqu'ils furent près du village où ils allaient, il parut vouloir aller plus loin. Mais ils le pressèrent, en disant : Reste avec nous, car le soir approche, le jour est déjà sur son déclin. »
***
Il n’est plus question d’actualité. Il n’est plus question que d’hospitalité !
C’est un retournement, une métanie (μετάνοια / metanoia), une conversion en vérité.
Le mot grec pour « hospitalité », c’est « philanthropia » qui exprime l’amour des êtres humains.
Souvenons-nous que Jésus n’avait pas de demeure : Luc 9, 58 : « Les renards ont des tanières, et les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. » Mais qu’il était souvent un invité. Par Marthe et Marie, par exemple (Luc 10, 38), et même par « l’un des chefs des Pharisiens » (Luc 14)…
Souvenons-nous surtout du Jugement, tel que révélé en Matthieu 25 : 35Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger et vous m'avez recueilli. (…) 37Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand t'avons-nous vu avoir faim, et t'avons-nous donné à manger ; ou avoir soif, et t'avons-nous donné à boire ? 38Quand t'avons-nous vu étranger ? 40Et le roi leur répondra : En vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous avez fait cela à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait.
***
Augustin d’Hippone, commentant nos versets de ce dimanche (Sermon 235), nous interpelle ainsi, à travers les siècles : « Et toi, si tu veux la vie, fais ce qu’ils (les disciples d’Emmaüs) ont fait, et tu reconnaîtras le Seigneur : ils ont reçu l’étranger. Le Seigneur était un voyageur qui va au loin, mais ils ont su le retenir. (…) Retiens l’étranger, si tu veux reconnaître le Sauveur. Ce que le doute avait fait perdre, l’hospitalité l’a rendu. Alors, le Seigneur a manifesté sa présence au partage du pain. »
Et les rois de ce monde, le chef des Pharisiens ou la cheftaine des Zélotes, que disent-ils de l’étranger, comment le reçoivent-ils déjà, comment le recevront-ils demain ?
Nous, ne doutons plus. Soyons les hospitaliers d’aujourd’hui et de demain. Partageons le pain que nous a donné Jésus-Christ au nom de notre seul Seigneur !
Elle est là, la bonne nouvelle ! Il est là, le royaume. Sur la terre comme au ciel. Dans le monde et non pas de ce monde.
Amen !

lundi 27 mars 2017

A la lumière de la vérité


Prédication du 26 mars 2017,

temple Port-Royal / Quartier latin (Paris 5 et 13)

Antoine Peillon SDG

Sur Jean 9,1-41 


Mosaïque du Ve siècle, basilique Saint-Apollinaire-le-Neuf, Ravenne (Italie).

Sur Jean 9, 141 (Segond 1910)
1 Jésus vit, en passant, un homme aveugle de naissance.
2 Ses disciples lui firent cette question : Rabbi, qui a péché, cet homme ou ses parents, pour qu'il soit né aveugle ?
3 Jésus répondit : Ce n'est pas que lui ou ses parents aient péché ; mais c'est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui.
4 Il faut que je fasse, tandis qu'il est jour, les œuvres de celui qui m'a envoyé ; la nuit vient, où personne ne peut travailler.
5 Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde.
6Après avoir dit cela, il cracha à terre, et fit de la boue avec sa salive. Puis il appliqua cette boue sur les yeux de l'aveugle,
7 et lui dit : Va, et lave-toi au réservoir de Siloé (nom qui signifie envoyé). Il y alla, se lava, et s'en retourna voyant clair.
8 Ses voisins et ceux qui auparavant l'avaient connu comme un mendiant disaient : N'est-ce pas là celui qui se tenait assis et qui mendiait ?
9 Les uns disaient : C'est lui. D'autres disaient : Non, mais il lui ressemble. Et lui-même disait : C'est moi.
10 Ils lui dirent donc : Comment tes yeux ont-ils été ouverts ?
11 Il répondit : L'Homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue, a oint mes yeux, et m'a dit : Va au réservoir de Siloé, et lave-toi. J'y suis allé, je me suis lavé, et j'ai recouvré la vue.
12 Ils lui dirent : Où est cet homme ? Il répondit : Je ne sais.
13 Ils menèrent vers les pharisiens celui qui avait été aveugle.
14 Or, c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue, et lui avait ouvert les yeux.
15 De nouveau, les pharisiens aussi lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Et il leur dit : Il a appliqué de la boue sur mes yeux, je me suis lavé, et je vois.
16 Sur quoi quelques-uns des pharisiens dirent : Cet homme ne vient pas de Dieu, car il n'observe pas le sabbat. D'autres dirent : Comment un homme pécheur peut-il faire de tels miracles ?
17 Et il y eut division parmi eux. Ils dirent encore à l’aveugle : Toi, que dis-tu de lui, sur ce qu'il t'a ouvert les yeux ? Il répondit : C'est un prophète.
18 Les Juifs ne crurent point qu'il eût été aveugle et qu'il eût recouvré la vue jusqu'à ce qu'ils eussent fait venir ses parents.
19 Et ils les interrogèrent, disant : Est-ce là votre fils, que vous dites être né aveugle ? Comment donc voit-il maintenant ?
20 Ses parents répondirent : Nous savons que c'est notre fils, et qu'il est né aveugle ;
21 mais comment il voit maintenant, ou qui lui a ouvert les yeux, c'est ce que nous ne savons. Interrogez-le lui-même, il a de l'âge, il parlera de ce qui le concerne.
22 Ses parents dirent cela parce qu'ils craignaient les Juifs ; car les Juifs étaient déjà convenus que, si quelqu'un reconnaissait Jésus pour le Christ, il serait exclu de la synagogue.
23 C'est pourquoi ses parents dirent : Il a de l'âge, interrogez-le lui-même.
24 Les pharisiens appelèrent une seconde fois l'homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent : Donne gloire à Dieu ; nous savons que cet homme est un pécheur.
25 Il répondit : S'il est un pécheur, je ne sais ; je sais une chose, c'est que j'étais aveugle et que maintenant je vois.
26 Ils lui dirent : Que t'a-t-il fait ? Comment t'a-t-il ouvert les yeux ?
27 Il leur répondit : Je vous l'ai déjà dit, et vous n'avez pas écouté ; pourquoi voulez-vous l'entendre encore ? Voulez-vous aussi devenir ses disciples ?
28 Ils l'injurièrent et dirent : C'est toi qui es son disciple ; nous, nous sommes disciples de Moïse.
29 Nous savons que Dieu a parlé à Moïse ; mais celui-ci, nous ne savons d'où il est.
30 Cet homme leur répondit : Il est étonnant que vous ne sachiez d'où il est ; et cependant il m'a ouvert les yeux.
31 Nous savons que Dieu n'exauce point les pécheurs ; mais, si quelqu'un l'honore et fait sa volonté, c'est celui-là qu'il l'exauce.
32 Jamais on n'a entendu dire que quelqu'un ait ouvert les yeux d'un aveugle-né.
33 Si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire.
34 Ils lui répondirent : Tu es né tout entier dans le péché, et tu nous enseignes ! Et ils le chassèrent.
35 Jésus apprit qu'ils l'avaient chassé ; et, l'ayant rencontré, il lui dit : Crois-tu au Fils de Dieu ?
36 Il répondit : Et qui est-il, Seigneur, afin que je croie en lui ?
37 Tu l'as vu, lui dit Jésus, et celui qui te parle, c'est lui.
38 Et il dit : Je crois, Seigneur. Et il se prosterna devant lui.
39 Puis Jésus dit : Je suis venu dans ce monde pour un jugement, pour que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles.
40 Quelques pharisiens qui étaient avec lui, ayant entendu ces paroles, lui dirent : Nous aussi, sommes-nous aveugles ?
41 Jésus leur répondit : Si vous étiez aveugles, vous n'auriez pas de péché. Mais maintenant vous dites : Nous voyons. C'est pour cela que votre péché subsiste.