dimanche 13 septembre 2020

A dette irrémissible, miséricorde incommensurable !


Le Shabbat Shalom de Jésus…

Prédication d’Antoine Peillon, en hommage à David Graeber, mort le 2 septembre 2020, à Venise, à l’âge de 59 ans.

Temple Arago (EPU de Port-Royal / Quartier latin, Paris)

 

Matthieu 18 : 21-35 (NBS)

Le pardon entre frères

21Alors Pierre vint lui demander : Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu'il péchera contre moi ? Jusqu'à sept fois ?

22Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois (soit 490 fois ; autre traduction possible : soixante-dix-sept fois).

La parabole de l'esclave impitoyable

23C'est pourquoi il en va du règne des cieux comme d'un roi qui voulait faire rendre compte à ses esclaves.

24Quand il commença à le faire, on lui en amena un qui devait dix mille talents (9000 ans de travail, selon une note de la Colombe).

25Comme il n'avait pas de quoi payer, son maître ordonna qu'on le vende, lui, sa femme, ses enfants et tout ce qu'il avait, afin de payer sa dette.

26L'esclave tomba à ses pieds et se prosterna devant lui en disant : « Prends patience envers moi, et je te paierai tout ! »

27Emu (littéralement : remué dans ses entrailles : σπλαγχνίζομαι / splagchnizomai, plein de miséricorde), le maître de cet esclave le laissa aller et lui remit la dette [δάν(ε)ιον (daneion), vient de danos (un don)].

28En sortant, cet esclave trouva un de ses compagnons d'esclavage qui lui devait [ὀφείλω (opheilo) : dette] cent deniers (trois mois de travail). Il le saisit et se mit à le serrer à la gorge en disant : « Paie ce que tu dois ! »

29Son compagnon, tombé à ses pieds, le suppliait : « Prends patience envers moi, et je te paierai ! »

30Mais lui ne voulait pas ; il alla le faire jeter en prison, jusqu'à ce qu'il ait payé ce qu'il devait [ὀφείλω (opheilo) : dette].

31En voyant ce qui arrivait, ses compagnons furent profondément attristés ; ils allèrent raconter à leur maître tout ce qui s'était passé.

32Alors le maître le fit appeler et lui dit : « Mauvais esclave, je t'avais remis toute ta dette [ὀφειλή (opheile)], parce que tu m'en avais supplié ;

33ne devais-tu pas avoir compassion de (miséricorde pour) ton compagnon comme j'ai eu compassion de (miséricorde pour) toi ? »

34Et son maître, en colère, le livra aux bourreaux jusqu'à ce qu'il ait payé tout ce qu'il devait [ὀφείλω (opheilo) : dette]. JUGEMENT

35C'est ainsi que mon Père céleste vous traitera si chacun de vous ne par-donne pas à son frère de tout son cœur.

RÉMISSION DES DETTES

NBS Matthieu 6:9-15

Le « Notre Père » / cinquième demande

9Voici donc comment vous devez prier :

Notre Père qui es dans les cieux !

Que ton nom soit reconnu pour sacré,

10que ton règne vienne,

que ta volonté advienne

sur la terre comme au ciel.

11Donne-nous, aujourd'hui, notre pain pour ce jour ;

12remets-nous nos dettes [ὀφείλημα (opheilema) : ce qui est légalement dû, une dette ; métaphore : offense, péché] comme nous aussi nous l'avons fait pour nos débiteurs [ὀφειλέτης (opheiletes) : débiteurs, pécheurs]

13ne nous fais pas entrer dans l'épreuve, mais délivre-nous du Mauvais.

14Si vous pardonnez aux gens leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera, à vous aussi,

15mais si vous ne pardonnez pas aux gens, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos fautes.

 

Matthieu 6:12

Bible Martin

et nous quitte nos dettes, comme nous quittons aussi [les dettes] à nos débiteurs.

Bible Darby

et remets-nous nos dettes, comme nous aussi nous remettons à nos débiteurs;

King James Bible

and forgive us our debts, as we forgive our debtors.

English Revised Version

And forgive us our debts, as we also have forgiven our debtors.

 

SUR LA TERRE COMME AU CIEL

Notre Père (v. 10 + v. 12) +

David Graeber :

« Il est plus que temps, je pense, de procéder à un jubilé de style biblique – un jubilé qui concernerait à la fois la dette internationale et la dette des consommateurs.

Il serait salutaire parce qu’il allégerait quantité de véritables souffrances humaines, mais aussi parce qu’il serait notre façon de nous remémorer certaines réalités : l’argent n’est pas sacré, payer ses dettes n’est pas l’essence de la morale, ces choses-là sont des arrangements humains, et, si la démocratie a un sens, c’est de nous permettre de nous mettre d’accord pour réagencer les choses autrement.

Il me paraît significatif que, depuis Hammourabi, les grands États impériaux aient invariablement résisté à ce type de politique. Athènes et Rome ont établi le paradigme : même confrontées à d’incessantes crises de la dette, elles n’ont voulu légiférer que pour arrondir les angles, adoucir l’impact, éliminer les abus évidents comme l’esclavage pour dettes, utiliser le butin de l’empire pour distribuer toutes sortes d’à-côtés à leurs citoyens pauvres (qui, après tout, fournissaient les soldats de leurs armées) afin de les maintenir plus ou moins à flot – mais tout cela pour ne jamais autoriser aucune remise en cause du principe de la dette. La classe dirigeante des États-Unis semble avoir adopté une stratégie remarquablement similaire : éliminer les pires abus (par exemple les prisons pour dettes), utiliser les fruits de l’empire pour verser des subventions, visibles ou non, au gros de la population, ces dernières années manipuler les taux de change pour inonder le pays de produits bon marché venus de Chine, mais ne jamais permettre à quiconque de défier le principe sacré : nous devons tous payer nos dettes. Toutefois, à ce stade, ce principe a été démasqué comme un mensonge flagrant. En fait, nous n’avons pas « tous » à payer nos dettes. Seulement certains d’entre nous. Rien ne serait plus bénéfique que d’effacer entièrement l’ardoise pour tout le monde, de rompre avec notre morale coutumière et de prendre un nouveau départ.

Qu’est-ce qu’une dette, en fin de compte ? Une dette est la perversion d’une promesse. C’est une promesse doublement corrompue par les mathématiques et la violence. Si la liberté (la vraie) est l’aptitude à se faire des amis, elle est aussi, forcément, la capacité de faire de vraies promesses. Quelles sortes de promesses des hommes et des femmes authentiquement libres pourraient-ils se faire entre eux ? Au point où nous en sommes, nous n’en avons pas la moindre idée. La question est plutôt de trouver comment arriver en un lieu qui nous permettra de le découvrir. Et le premier pas de ce voyage est d’admettre que, en règle générale, comme nul n’a le droit de nous dire ce que nous valons, nul n’a le droit de nous dire ce que nous devons. »

David Graeber, Dette, 5 000 ans d’histoire, Les liens qui libèrent, 2013 ; Actes Sud / Babel, 2016, p. 477.

SHABBAT

22Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois (soit 490 fois ; autre traduction possible : soixante-dix-sept fois).

Caïn, meurtrier de son frère Abel, chassé de sa terre pour cela, se plaint à Dieu de ce que tout homme qui le trouvera le tuera (Genèse 4). Mais il se voit protégé par un signe divin, avec la promesse, s’il vient à être à son tour assassiné, d’être vengé sept fois. Cet épisode nous signale déjà une chose : à l’époque où ce texte a été composé, le fratricide était un crime si grave qu’il était considéré comme péché contre l’humanité elle-même, et l’humanité entière avait un devoir de vengeance. Mais une autre chose est aussi signalée : le meurtre de certaines personnes réputées spécialement protégées par Dieu lui-même pouvait être puni plus violemment encore qu’un fratricide. Être vengé 7 fois, promesse réputée divine faite à Caïn, cela signifie par exemple que toute la famille du tueur éventuel serait mise à mort.

            Dans le même chapitre de la Genèse (en 4 : 24), Lamec, descendant de Caïn, sera vengé soixante-dix fois sept fois (autre traduction possible : soixante-dix-sept fois. Pour venger une égratignure, il fait vœu de tuer un enfant, et pour venger une simple blessure, il fait vœu d’anéantir une famille entière.

SEPT… SEPT FOIS SEPT… = SHABBAT… JUBILE…

« Partout, le chef d'entreprise et l'ingénieur deviennent les aristocrates, les gentilhommes, de notre monde. (...) La multiplication est un stimulant permanent, et nous sommes tous saisis par l'expansion et condamnés à l'entretenir. (...) Le chabbat, dans son principe, est non seulement a-économique, mais même vigoureusement anti-économique. Et il l'est beaucoup plus que la chemittah (année sabbatique) ou que le yovel (jubilé). L'une, en tant que jachère, l'autre, en tant que moratoire des dettes, peuvent avoir de multiples justifications simplement économiques par exemple, comme facteur de fertilité des terres ou comme instrument d'équilibre économique et social. Le chabbat, lui, se situe sur un tout autre plan ; il nie, pendant un jour, l'homme comme agent économique aussi bien producteur que consommateur (...). Par là même, il répudie toute distinction de classe fondée sur la richesse ou sur l'autorité sociale. » (Emile Touati, « Le chabbat, défi à l'économie », dans Aimé Pallière et Maurice Liber, Le livre du chabbat, Fondation Séfer, deuxième édition, 1974, pp. 67 et 68).

MISÉRICORDE DU CŒUR

27Emu (littéralement : remué dans ses entrailles : σπλαγχνίζομαι / splagchnizomai, plein de miséricorde), le maître de cet esclave le laissa aller et lui remit la dette [δάν(ε)ιον (daneion), vient de danos (un don)].

σπλαγχνίζομαι (splagchnizomai) est un terme grec trouvé 12 fois dans les évangiles. Il veut dire être remué dans ses entrailles, par conséquent être ému de compassion, miséricorde (car les entrailles sont le siège de l'amour et de la pitié).

Matthieu 9.36 Voyant la foule, il fut ému de compassion (splagchnizomai) pour elle, parce qu'elle était languissante et abattue, comme des brebis qui n'ont point de berger.

Matthieu 14.14 Quand il sortit de la barque, il vit une grande foule, et fut ému de compassion (splagchnizomai) pour elle, et il guérit les malades.

Matthieu 15.32 Jésus, ayant appelé ses disciples, dit : {Je suis ému de compassion (splagchnizomai) pour cette foule ; car voilà trois jours qu'ils sont près de moi, et ils n'ont rien à manger. Je ne veux pas les renvoyer à jeun, de peur que les forces ne leur manquent en chemin.}

Matthieu 18.27 Emu de compassion (splagchnizomai), le maître de ce serviteur le laissa aller, et lui remit la dette.

Matthieu 20.34 Emu de compassion (splagchnizomai), Jésus toucha leurs yeux ; et aussitôt ils recouvrèrent la vue, et le suivirent.

Marc 1.41 Jésus, ému de compassion (splagchnizomai), étendit la main, le toucha, et dit : Je le veux, sois pur.

Marc 6.34 Quand il sortit de la barque, Jésus vit une grande foule, et fut ému de compassion (splagchnizomai) pour eux, parce qu'ils étaient comme des brebis qui n'ont point de berger ; et il se mit à leur enseigner beaucoup de choses.

Marc 8.2 Je suis ému de compassion (splagchnizomai) pour cette foule ; car voilà trois jours qu'ils sont près de moi, et ils n'ont rien à manger.

Marc 9.22 Et souvent l'esprit l'a jeté dans le feu et dans l'eau pour le faire périr. Mais, si tu peux quelque chose, viens à notre secours, aie compassion (splagchnizomai) de nous.

Luc 7.13 Le Seigneur, l'ayant vue, fut ému de compassion (splagchnizomai) pour elle, et lui dit : Ne pleure pas !

Luc 10.33 {Mais un Samaritain, qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion (splagchnizomai) lorsqu'il le vit.}

Luc 15.20 Et il se leva, et alla vers son père. Comme il était encore loin, son père le vit et fut ému de compassion (splagchnizomai), il courut se jeter à son cou et le baisa.

35C'est ainsi que mon Père céleste vous traitera si chacun de vous ne par-donne pas à son frère de tout son cœur.

Miséricorde... Le mot nous vient du latin misereo, « avoir pitié », et de cor, le cœur. Je vous dis le même mot en hébreu : rah’amim (רחמים). C’est un pluriel de plénitude et de majesté, développé à partir de rehem, le « ventre maternel », les entrailles.

 

Pierre Abélard écrivant à son aimée Héloïse, lui enseignait : « La miséricorde tire son nom des misérables ; c’est un sentiment de pitié produit par la vue des misères humaines, sentiment qui nous fait repousser l’idée du châtiment moins par faiblesse d’âme que par vertu… » (Lettres d’Abélard et d’Héloïse, Paris, Garnier frères, 1875, p. 465.)

LE CHOIX

Le pardon VS l’anéantissement :

22Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois (soit 490 fois ; autre traduction possible : soixante-dix-sept fois).

En Genèse 4 : 24, Lamec, descendant de Caïn, sera vengé soixante-dix fois sept fois (autre traduction possible : soixante-dix-sept fois. Pour venger une égratignure, il fait vœu de tuer un enfant, et pour venger une simple blessure, il fait vœu d’anéantir une famille entière.

La miséricorde :

35C'est ainsi que mon Père céleste vous traitera si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son cœur.

Nous avons le choix : l’anéantissement ou le pardon à l’infini et la miséricorde !

Entre l’amour et le jugement, l’écart nous semble souvent être un abîme infranchissable, ou alors en glissant sur une corde raide, au risque de nous précipiter, à chaque fraction de seconde, dans le néant du désespoir.

Seule la miséricorde, cet amour maternel de Dieu, cette capacité divine surdimensionnée pour notre humanité minuscule, est alors envisageable…

« Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde » ![1]

Crédo de notre frère Philippe Lasserre, en 2006 (recueilli par Lisbeth, 2020) :

Je crois en la vie. Je crois en l'appel, je crois en l'amour,

Dons de Dieu renouvelables chaque jour.

Le Christ est venu m'arracher à la pesanteur du mal, me nourrir de la légèreté de la grâce.

S'il ne vit en moi, je ne peux pas aimer,

Je ne peux pas changer, je ne peux pas espérer.



[1] Évangile selon Matthieu, 5,6-7, « Sermon sur la montagne ».

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