mercredi 14 novembre 2018

Apocalypse de notre temps. Béhémoth, eschatologie et destructivité humaine

Béhémoth et Léviathan, aquarelle préparatoire de William Blake pour les illustrations du Livre de Job (1826)


Apocalypse de Jean, 3, 13-15 (Segond 1910)

Que celui qui a des oreilles entende ce que l'Esprit dit aux Églises !
Écris à l'ange de l'Église de Laodicée : Voici ce que dit l'Amen, le témoin fidèle et véritable, le commencement de la création de Dieu :
Je connais tes œuvres...

Dès 1942, n’ayant pas encore connaissance du génocide des Juifs, mais ayant tout compris du nazisme, bien qu’exilé aux États-Unis, Franz Neumann écrit un livre incroyable, ayant pour titre Béhémoth ; Structure et pratique du national-socialisme. Ce livre fut publié en 1942 aux États-Unis, et rapidement réédité. Il ne fut traduit et édité en France qu’en 1986, chez Payot. Neumann, qui appartient à l’École de Francfort, affirme que le national-socialisme est le règne de l’anarchie, des voyous et des intérêts particuliers. Ce n’est pas le Léviathan, contrairement à la compréhension commune, c’est-à-dire un État totalitaire monolithique et tout-puissant. C’est, au contraire, la disparition de la Loi, l’explosion des intérêts particuliers, et la violence déchaînée, à commencer par celle des plus forts et des plus malfaisants. C’est cela, le Béhémoth, la figure mythique du Béhémoth[1], pluriel superlatif du mot qui désigne, en hébreu biblique, le bétail, les animaux domestiques (Genèse, I, 24). Dans le livre de Job (XL, 15), Béhémoth prend l’allure d’un pluriel intensif et mythique : il désigne la Bête par excellence, la force animale que Dieu peut seul maîtriser, mais dont la domestication échappe à l’homme. On retrouve aussi le Béhémoth dans la littérature apocalyptique juive, au seuil de l’ère chrétienne. Dans le Baruch syriaque (XXIX, 4), il est dit que Béhémoth et Léviathan, apparus au cinquième jour de la Création, seront servis en nourriture aux Justes, lors du grand banquet messianique. La même idée se retrouve dans le Quatrième Livre d’Esdras (VI, 47).

Hobbes a eu recours à cette figure du Mal avant Neumann, ayant écrit un Léviathan et un Béhémoth. Son Béhémoth avait trait à la guerre civile anglaise au XVIIIe siècle. Lui-même considérait que c’était là son chef-d’œuvre. Mais, bizarrement, c’est le livre le moins connu de Thomas Hobbes.
Pour méditer tout cela, non sans faire le lien avec les temps présents, il existe un auteur très important et trop méconnu, Gérard Rabinovitch. Sociologue au CNRS, il a travaillé sur les mafias et leur organisation, sur la culture des voyous, sur les violences dans nos sociétés. Ayant également une formation de philosophe, il a aussi travaillé sur l’Anéantissement des Juifs d’Europe, rejoignant Franz Neumann.
 Son premier livre s’appelait Questions sur la Shoah. Il a été édité en 2000 chez Milan. Il publia ensuite une réflexion plus personnelle, dans laquelle il intégrait ses travaux sur la société actuelle, De la destructivité humaine ; Fragments sur le Béhémoth. Ce livre a été publié en 2009 aux PUF. Il reprend l’idée que le nazisme est aussi un gangstérisme, et qu’on retrouve beaucoup d’éléments du nazisme dans notre société actuelle. Cette réflexion est philosophique, sociologique, mais également religieuse, même si Gérard Rabinovitch n’est pas un croyant. Je précise que, quand on est juif, parler de la croyance n’a pas beaucoup de sens. Il assume l’utilisation qu’il fait, de façon presque rabbinique, le corpus religieux de la Torah et du Talmud en vue de comprendre notre société.



[1] Franz Neumann, Béhémoth ; Les structures et pratiques du national-socialisme, Payot, 1987, et Gérard Rabinovitch, « Carnets du jusant (fragments) », in Barca, n° 13, novembre 1999. Pour Raul Hilberg aussi, la référence au Béhémoth biblique paraît évidente, dans La politique de la mémoire, Gallimard, 1996, p. 181. L’invocation du monstre biblique est-elle si efficiente, notamment pour échapper à l’idée trop globalisante du « totalitarisme », qu’elle est occultée par la philosophie politique contemporaine ? La traduction du Behemoth or the Long Parliament de Thomas Hobbes (Plon, 1991) est restée longtemps non disponible, avant d’être publiée par Vrin (tome 10 des oeuvres complètes, janvier 2000)…
                   Genèse, I, 24 : « Dieu dit : « Que la terre produise des êtres vivants selon leurs espèces : bestiaux (Béhémoth), reptiles, et bêtes sauvages selon leurs espèces ! » Cela s’accomplit. »
                   Job, XL, 15 : « Vois donc le Bestial (Béhémoth) que j’ai créé comme je t’ai fait. »
                   André Paul, dans l’Encyclopaedia Universalis : « Béhémoth : Pluriel du mot qui désigne, en hébreu biblique, le bétail, les animaux domestiques (Genèse, I, 24). Dans le livre de Job (XL, 15), Béhémoth prend l’allure d’un pluriel intensif et mythique : il désigne la Bête par excellence, la force animale que Dieu peut seul maîtriser, mais dont la domestication échappe à l’homme. Comme monstre mythique, Béhémoth, joint à Léviathan, est d’origine babylonienne : ils représentent les deux monstres primordiaux du chaos, Tiamat et Kingu.
                   On retrouve Béhémoth dans la littérature apocalyptique juive, au seuil de l’ère chrétienne. Dans le Baruch syriaque (XXIX, 4), il est dit que Béhémoth et Léviathan, apparus au cinquième jour de la Création, seront servis en nourriture aux Justes, lors du grand banquet messianique. La même idée se retrouve dans le IVe Livre d’Esdras (VI, 47).
                   Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Le Cerf, 1993 : « Le Léviathan (en hébreu : Liviatan) est souvent évoqué en même temps que le terrible Béhémot (Job, XL, 15-24). Dans les livres apocryphes (2 Esdras VI, 49-52), il est dit que ces deux êtres existent depuis le cinquième jour de la Création. Quant à la littérature rabbinique, elle voit en eux les « grands dragons » de la Genèse (I, 21). Ce sont eux qui seront consommés lors du banquet des Justes, dans le monde à venir (Lévitique Rabba, XIII, 3 ; Babba batra, 74a-75a). On raconte en effet que, dans les temps messianiques, D. égorgera le Léviathan et Béhémot (appelé aussi « bœuf sauvage » : chor ha-bar) et qu’il donnera leur chair en nourriture lors du festin eschatologique ».

***

Apocalypse de notre temps

« Ce que je constate : ce sont les ravages actuels ; c’est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu’elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l’espèce humaine vit sous une sorte de régime d’empoisonnement interne – si je puis dire – et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n’est pas un monde que j’aime. »

« Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. »

Claude Lévi-Strauss[1]

« La question du sort de l'espèce humaine me semble se poser ainsi : le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions d'agression et d'autodestruction ? A ce point de vue, l'époque actuelle mérite peut-être une attention toute particulière. Les hommes d'aujourd'hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature, qu'avec leur aide il leur est devenu facile de s'exterminer mutuellement jusqu'au dernier. Ils le savent bien, et c'est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse. »

Sigmund Freud[2]

Au colloque « Ethique et environnement » (Sorbonne, 13 décembre 1996), le philosophe George Steiner donnait une impressionnante leçon inaugurale sur « L'homme, invité de la vie ». Il déclarait alors : « Dans ce siècle de l'inhumain, peut-être du mal absolu, un siècle de massacres qui n'en finissent pas, et de la diminution de l'homme, de la diminution du statut de l'homme, en tant que victime et bourreau, (...) dans un capitalisme de plus en plus brutal, la véritable écologie, c'est le hurlement de triomphe de l'argent : la planète est à vendre quasiment partout »[3]

En préambule, je rappelle que le mot grec apokalupsis signifie « révélation », « dévoilement », et que le verbe grec apokaluptô se traduit littéralement par « ôter le voile », « ouvrir les rideaux », pour voir ce qu'il y a derrière. Cette « Apocalypse de notre temps » sera donc un dévoilement du siècle autant qu'un compte-rendu de la catastrophe qui s'y déploie.

La Grande Crise

Je commencerai avec la crise. La crise actuelle – à propos de laquelle nous pouvons multiplier les analyses –, patente depuis 2008, qui a été présentée successivement comme financière, puis économique, puis sociale, est qui reste, depuis, presque chaque jour à la une des journaux. Elle est devenue un fond, un bruit de fond quasiment permanent de notre information, et donc dans ce qui reste de nos consciences.
Il est facile de constater qu’aujourd’hui les esprits – je parle ici de l’ensemble des citoyens, des salariés (qui sont menacés par un chômage qui ne cesse d’enfler, car nous vivons une menace constante et croissante sur l’emploi et sur le partage de la richesse) – ne sont jamais loin d’être désespérés. On sent que la crise est devenue une sorte de noyau de plomb dans les consciences des pays développés. Cela pèse aujourd’hui très lourdement dans toutes les relations sociales que nous vivons, ou dont nous sommes aussi les témoins.
Concernant la question économique, je citerai François Leclerc, qui, sous le titre évocateur « La grande crise s’autoalimente », soutenait-il, en février 2010[4] : « Une constatation s’est déjà imposée : la Grande Crise est sortie de son état aigu, au moins provisoirement, pour entrer dans une phase chronique. Ce que l’on peut traduire par durable et installée. A poursuivre son observation – prenant un peu de recul face à la succession à cadence rapprochée de ses épisodes – on peut désormais également comprendre qu’elle s’autoalimente. En d’autres termes qu’elle ne se poursuit pas uniquement parce qu’il n’a pas été fait face aux causes initiales de son déclenchement, mais aussi parce que les tentatives d’y remédier sont en elles-mêmes porteuses de sa poursuite et de son approfondissement. En ce sens, elle se reproduit. Une conclusion s’impose alors : faute d’une reconfiguration en profondeur du capitalisme financier, pouvant aboutir à sa remise en question car il s’y oppose, la Grande Crise est devenue endémique. »
Nous sommes là dans une terminologie organique, biologique, médicale. Il y va d’une sorte de monstre animal, qui maintenant se reproduit lui-même à partir de sa seule substance. Le savez-vous ? Il a été trouvé une espèce animale qui agit ainsi, il n’y a pas très longtemps. C’est une méduse dite « immortelle », Turritopsis nutricula, qui a la capacité de retourner à sa forme juvénile après avoir été sexuellement mature et de recommencer un nouveau cycle de croissance, une nouvelle vie... C’est une inquiétante surprise, dans le monde de la biologie, car les spécialistes notent une augmentation inquiétante du nombre de représentants de cette espèce originaire de la mer des Caraïbes à travers toutes les eaux marines du globe… Est-ce un signe, un symbole ? Disons que je l’ignore. Mais l’analyse de cet économiste, dont je vous passerai les aspects techniques pourtant intéressants, consiste à dire ceci : les soi-disant thérapies financières, par exemple le soutien sur fonds publics du secteur bancaire, au lieu de réguler la crise, ne fait que l’aggraver encore.
D’autres types d’analyses prennent encore un peu plus de recul. Un essayiste intéressant, Stéphane Audeguy, a écrit une Théorie des Nuages, publiée chez Gallimard en 2005, et rédige des chroniques qu’il intitule Memorabilia, dans lesquelles il évoque les objets contemporains. Il analyse avec ironie notre modernité. Dans une tribune publiée dans Le Monde, le 2 janvier 2010, il propose cette analyse politique : « Le discours dominant de la crise vise, curieusement, à masquer la crise. Et si le mot de crise est employé de façon absolue, comme disent les rhéteurs, c'est que le discours de la crise prétend régner absolument sur nous. Cet emploi est trompeur, car il désigne seulement, le plus souvent, une partie de la crise globale : celle qui concerne l'économie. Et nous sommes censés admettre que l'économie est tout. (…) Se trouve ainsi escamotée la réalité : la crise est en fait totale et cohérente : elle concerne notre civilisation, ou plutôt cette société marchande mondialisée qui n'est pas une civilisation, mais prétend s'y substituer. Comment un monde qui érige la concurrence en principe intangible peut-il engendrer autre chose que des crises ? »
Nous sommes alors aux prises avec une réflexion plus élevée, qui met en cause le politique et met le doigt sur une intention ou, en tout cas, sur une non-volonté de prévenir la crise, qui vont au-delà de la question de savoir si ma banque va rester ouverte ou non. Et le mot « civilisation » est lâché.
Ce type de réflexions remplit aujourd’hui plusieurs rayons de bibliothèque, en tout cas deux rayons d’excellents livres d’économistes – mais ayant souvent des analyses sociologiques, voire politiques – concernent la décadence de notre société ultralibérale, marchande et hyper-matérialiste. A titre d’exemple, Jacques Généreux, dont on connaît par ailleurs les interventions importantes dans le cadre du débat européen, a publié un livre intitulé La Dissociété[5], qui vise le corps et l’âme de notre société. Voici comme il présente sa visée : « Ce livre est motivé par la conviction qu’à l’époque des risques globaux, la plus imminente et la plus déterminante des catastrophes qui nous menacent est cette mutation anthropologique déjà bien avancée qui peut, en une ou deux générations à peine, transformer l’être humain en être dissocié, faire basculer les sociétés développées dans l’inhumanité de « dissociétés » peuplées d’individus dressés (dans tous les sens du terme) les uns contre les autres. Eradiquer ce risque commande notre capacité à faire face à tous les autres. Car seules d’authentiques sociétés, soudées par la solidarité et le primat du bien commun sur la performance individuelle, seront en mesure d’atteindre le niveau considérable et inédit de coopération et de cohésion qui sera indispensable, tant au sein des nations qu’entre les nations, pour affronter les grands défis du XXIe siècle. C’est pourquoi ici, j’entends moins faire œuvre de science politique que de conscience politique. Car la dissociété qui nous menace n’est pas un dysfonctionnement technique dont la correction appellerait l’invention de politiques inédites. Il s’agit d’une maladie sociale dégénérative qui altère les consciences en leur inculquant une culture fausse mais auto-réalisatrice. »[6]
Nous entrons ici dans un autre registre, l’interrogation presque philosophique. On ne peut pas ne pas penser à Hobbes, à l’apport de Hobbes en matière d’analyse anthropologique : « L’homme est un loup pour l’homme », le Léviathan et, simultanément, une figure trop souvent oubliée et qui pourtant doit être au cœur de notre réflexion sur la crise, celle du Béhémoth (lire notre annexe, en page 21)…
Nous pourrions multiplier les réflexions sur la crise actuelle. Il en est d’excellente qualité, qui entendent, dans la crise de 2009, l’écho de la crise de 1929. Mais ce n’est pas tant à cause de ressemblances, bien que certains éléments soient communs. Beaucoup soulignent qu’aujourd’hui, avec la mondialisation, la crise est et sera pire. Comme en 1929, « on a laissé les gens s’endetter », a fait remarquer Jacques Attali, le 17 septembre 2008[7]. Seulement, « le système est beaucoup plus puissant, la crise a pris une plus grande ampleur ». Parmi les conséquences futures de cette crise, des « tensions militaristes » ne sont pas non plus à exclure, a prévenu l’ancien conseiller de François Mitterrand.
L’anthropologue et sociologue Paul Jorion, continue de lancer la même alerte, lui qui avait prévu la crise des subprimes et tenté de prévenir l’opinion[8], avec une poignée d’autres experts (notamment Joseph Stiglitz[9]) contre sa gravité[10]. A l’automne 2008, il déclarait, avec persévérance : « La crise d’aujourd’hui est plus grave que celle de 1929. Même en comptant les quatre années de récession, de 1930 à 1933, qui ont suivi… La finance étant devenue beaucoup plus centrale à l’économie, plus complexe et plus mondialisée, quand elle va mal, c’est beaucoup plus grave qu’avant. (…) La crise est en train de tout engloutir. Ce qui survivra ? Je n’en sais rien. Mais il est inquiétant de voir que toutes les mesures, même celles qui déversent dans l’économie des centaines de milliards de dollars ou d’euros, ne produiront peut être pas d’effets très sérieux. A ce niveau de la crise, il est très difficile de dire ce qui survivra du système. Des pans entiers en tombent tous les jours. C’est encore très, très loin d’être terminé. »[11]
Mais la référence à l’époque des années mille neuf cent trente est quelque chose de plus que la référence technique à une crise financière, économique ; c’est la référence à une époque globalement catastrophique qui ressemble tellement à la nôtre. En 1929, Louis Guilloux, le sombre et combatif romancier du Sang noir (1935) et du Pain des rêves (1942),  consignait dans ses impitoyables Carnets : « La surproduction, les excès de ventes à crédit, la folie boursière aboutissent à un gigantesque krach déclenchant en chaîne les faillites, les suicides et le chômage d’abord aux Etats-Unis puis dans le monde entier… »[12] Est-il besoin de commenter ?
Il est intéressant de relever aussi qu’un livre de Paul Claudel, La Crise. Amérique 1927-1932 ; Correspondances diplomatiques, vient d’être réédité par les éditions Métailier[13]. Paul Claudel était alors ambassadeur de France aux Etats-Unis. Ce livre ne comporte que très peu de jugements moraux, mais surtout des éléments techniques d’analyse financière, d’une clairvoyance extraordinaire. En novembre 1929, Claudel confesse que la catastrophe a dépassé par son étendue ce qu’aucun expert (profession comparée à celle des astrologues…) n’avait prévu. « Toutes les barrières ont été emportées (par) l'orgie de spéculation et de pari sur l'accroissement indéfini… », juge-t-il alors. On ne peut s’empêcher de songer qu’à la même époque, Paul Claudel commençait la rédaction de son premier livre sur l’Apocalypse de Jean, qui est une méditation très profonde sur la crise du monde moderne. D’ailleurs, à partir de 1927, l'œuvre de Paul Claudel consiste essentiellement en commentaires de l'Ecriture, dont le premier en date est bien le magnifique Au milieu des vitraux de l'Apocalypse, terminé en 1932, mais publié que longtemps après la mort de l'auteur, en 1966.
La Grande Guerre
Car la crise de 1929 est peut-être l’aboutissement d’un processus qui a été perçu au moins dix ans plus tôt. Je tiens à vous citer, rapidement, ces analyses, ces pensées qui sont nées au cours de la Première Guerre Mondiale. Toutes ces pensées sont sous le coup – on le sait aujourd’hui grâce à de nombreux travaux d’historiens – de la « Grande Guerre », d’horreurs vécues comme absolument inédites, de par leur masse, la quantité d’hommes tués, ainsi que par leur qualité, par exemple le premier emploi du gaz. Louis Guilloux note dans ses Carnets, en 1930, cette précipitation du siècle dans le ravin de la décadence et de la barbarie : « L’année 1917 n’est pas rien que l’année de la prise du pouvoir par les Bolcheviques en Russie, c’est aussi l’année où, en France en tout cas, les femmes raccourcissent leurs jupes et se coupent les cheveux. C’est aussi l’année où la valeur de l’argent baisse, où la vie devient plus chère, où des bagarres se produisent au marché, où les bourgeois s’indignent que les ouvriers veuillent manger du poulet comme eux. Année des mutineries, etc. La dernière année du XIXe siècle, la première du temps des assassins. »[14]
On sait combien la formule rimbaldienne et illuministe du « temps des assassins » nous renvoie à l’ivresse de la barbarie[15]… Je vous citerai maintenant un livre qui est une référence, en vue de comprendre tout ce que cette « Grande Guerre » peut avoir d’initial dans la crise européenne. C’est un livre de Georges Bensoussan, Europe : Une passion génocidaireEssai d’histoire culturelle, publié en 2006 par les éditions Mille et Une Nuits. Georges Bensoussan est rédacteur en chef de la Revue d'histoire de la Shoah et responsable éditorial au Mémorial de la Shoah, à Paris. C’est l’un des historiens les plus profonds de l’Anéantissement et, en même temps, un philosophe. Il est le lauréat 2008 du Prix Mémoire de la Shoah, attribué par la Fondation Jacob Buchman, sous l'égide de la Fondation du judaïsme français. Son livre de 2006 commence par une analyse extraordinaire, étayée par des textes datant de l’époque, de la « Grande Guerre » et de tout ce qu’elle porte comme germes, déjà souvent patents, du paroxysme de la crise européenne, au cours de la Seconde Guerre Mondiale.
Déjà, dans une conférence donnée en mai 2000, l’historien expliquait : « Annette Becker a très bien montré, dans un livre publié il y a deux ans, Les Oubliés de la Grande Guerre, comment l’univers concentrationnaire mis en place par les Allemands durant la Première Guerre mondiale, pose les jalons de ce qui sera l’univers concentrationnaire de la Seconde Guerre mondiale. Et il est un sujet très intéressant, que j’espère avoir le temps d’aborder, c’est la façon dont la Shoah, et plus largement, l’univers concentrationnaire s’inscrivent dans l’Histoire, et en particulier, dans l’histoire de la Première Guerre mondiale. Cela ne signifie pas que la Première Guerre mondiale nous explique la Shoah comme s’il n’y avait pas eu une césure. Non, il n’y a pas de continuité, il y a bien, à un moment donné, rupture. Mais, répétons-le, cette machinerie du meurtre de masse qu’est le génocide juif ne sort pas tout armée du cerveau des nazis. Elle a été mise en place, par mille jalons, dans l’histoire allemande et européenne, dès les années 1900, et a fortiori, entre 1914 et 1918. »
Parmi les causes profondes de la barbarie contemporaine sur lesquelles George Steiner s’est arrêté, il en est une qui doit retenir notre attention, parce qu’elle a un rapport direct avec les manipulations nazies et avec l'organisation fordiste du travail. « C’est chez Sade, et aussi chez Hogarth, que le corps humain, pour la première fois, est soumis méthodiquement aux opérations de l’industrie. Les tortures, les postures grotesques imposées aux victimes de Justine et les Cent vingt journées, établissent, avec une logique consommée, un modèle de rapports humains, fondé sur la chaîne de montage et le travail aux pièces. Chaque membre, chaque nerf est déchiré ou tordu avec la frénésie impartiale et glacée du piston, du marteau pneumatique et de la foreuse. Le corps n’est plus qu’un assemblage de parties, toutes remplaçables par des "pièces détachées". La multiplicité, la simultanéité des outrages sexuels offrent une image minutieuse de la division du travail à l’intérieur de l’usine » (Dans le château de Barbe-bleue, Gallimard, Coll. Folio-essais, 1986 p. 91). On voit s'opérer ici la dernière désacralisation de l’être humain, légitimant ainsi l’habitude, déjà parvenue à un stade avancé, de le traiter comme une chose.
Crise de l’Esprit
Les intellectuels contemporains de la « Grande Guerre » ont eu, souvent, une conscience aigüe de la rupture représentée par celle-ci dans l’histoire de l’Humanité. A ce très vaste sujet, je vous renvoie à cette excellente synthèse sur ce traumatisme collectif : Vincent Fauque, La Dissolution d'un Monde. La Grande Guerre et l'Instauration de la Modernité culturelle en Occident, Presses de l'Université Laval, Québec, 2002. « Déchirement existentiel », « tournant dans la conscience métaphysique », « rupture culturelle majeure », « séisme à la fois humain, politique et social » : Vincent Fauque ne manque pas de formules-chocs pour tenter de décrire la Première Guerre mondiale et ses répercussions sur les principales nations belligérantes occidentales, soit la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne. « Cette crise, indique-t-il, a relativisé de façon profonde les valeurs fondatrices de la modernité, lesquelles remontaient au XVIIIe siècle, en plus de remettre en cause les valeurs de progrès indéfini portées par le XIXe siècle. »
Voici un ou deux textes de cette époque, nous amenant déjà à une réflexion d’ordre spirituel.
Tout d’abord, « La déclaration d’indépendance de l’Esprit », rédigée par Romain Rolland. Ce manifeste est publiée dans L’Humanité, à l’époque quotidien de la SFIO, le 26 juin 1919. Il est signé par beaucoup d’écrivains, français ou étrangers, par exemple Henri Barbusse, Jean Richard Bloch, Georges Duhamel, Jules Romains, Léon Werth, Benedetto Croce, Albert Einstein, Heinrich Mann, Stefan Zweig… C’est une sorte d’internationale intellectuelle qui se manifeste. En voici le cœur : « Debout ! Dégageons l’Esprit de ces compromissions, de ces alliances humiliantes, de ces servitudes cachées ! L’Esprit n’est le serviteur de rien. C’est nous qui sommes les serviteurs de l’Esprit. Nous n’avons pas d’autres maîtres. Nous sommes faits pour porter, pour défendre sa lumière, pour rallier autour d’elle tous les hommes égarés. Notre rôle, notre devoir, est de maintenir un point fixe, de montrer l’étoile polaire au milieu du tourbillon des passions dans la nuit. Parmi ces passions d’orgueil et de destruction mutuelle, nous ne faisons pas un choix ; nous les rejetons toutes. Nous prenons l’engagement de ne servir jamais que la Vérité libre, sans frontières, sans limites, sans préjugés de races ou de castes. Certes, nous ne nous désintéressons pas de l’Humanité ! Pour elle, nous travaillons, mais pour elle tout entière. Nous ne connaissons pas les peuples. Nous connaissons le Peuple - unique, universel -, le peuple qui souffre, qui lutte, qui tombe et se relève, et qui avance toujours sur le rude chemin, trempé de sa sueur et de son sang – le Peuple de tous les hommes, tous également frères. Et c’est afin qu’ils prennent, comme nous, conscience de cette fraternité, que nous élevons au-dessus de leurs combats aveugles l’Arche d’Alliance – l’Esprit libre, un et multiple, éternel. »
Je vous laisse savourer les liens multiples que ce texte peut avoir avec notre idéal de Fraternité. Mais ont-ils été entendus ?
Paul Valéry, également en 1919, publie un texte aujourd’hui célèbre appelé La crise de l’Esprit, qui commence par cette phrase : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. ». La civilisation visée est celle de l'Europe. « Nous », ce sont les modernes, et « maintenant », c'est ce qui vient après la guerre de 14. Que s'est-il passé ? Nos immenses navires chargés de richesse et d'esprit ont fait naufrage. L'âme européenne, formée de milliers de penseurs différents, agonise. Crise militaire, économique et surtout intellectuelle. La connaissance est impuissante, la science est déshonorée, les croyances sont confondues. Tel est le diagnostic !
En 1933, Valéry fera remarquer que la crise de l'Esprit se généralise. Même la science aura renoncé alors à l'idéal d'unification. Les croyances s'effondrent. La sensibilité s'étiole. Des moyens puissants de symbolisation et de graphie rapide tendent à supprimer l'effort de raisonner. Les superstitions se répandent… Tel est le jugement !
On retrouvera cette vision lors de l’éloge funèbre de Bergson que Paul Valéry prononce à l’Académie française, en janvier 1941, ce qui lui vaudra d’ailleurs d’être exclu de tout, y compris de ce qui lui permettait de vivre matériellement. Paul Valéry inaugure, dès 1919, sa méditation permanente sur une décadence du monde occidental, la civilisation de l’Europe. Certains y ont vu parfois une réflexion réactionnaire, car il mettait à l’index des modernismes, y compris techniques. Il entre en fait alors dans le combat de l’Esprit – de l’intellectualité, car c’est de cela qu’il s’agit – contre la machine, contre l’automatisme, contre la vitesse. Tout cela est-il, aujourd’hui, lettre morte ? Les placer dans le tiroir de la réaction, surtout quand on pense qu’il a été l’un des rares à avoir le courage de suivre le cercueil de Bergson, alors que les Allemands étaient déjà à Paris, serait une véritable simplification, une stupidité.
            Un autre grand auteur de cette époque, se situant dans la même problématique, également mis à l’index de la prétendue réaction, René Guénon, écrit un livre célèbre, La Crise du monde moderne, en 1927. Il reprend la même interrogation, concernant ce qu’il reste de l’esprit premier, qu’il appelle la « tradition primordiale », de l’Occident. Il en trouve des traces en Orient, et constate un véritable combat entre le monde de l’Esprit, pouvant rejoindre celui des prêtres au sens le plus large du terme, évoquant notamment Melki-tsedeq, et le monde des soldats, le monde militaire.
Car c'est ainsi : pour Guénon, l'Occident moderne ne peut tolérer que des hommes préfèrent travailler moins et se contenter de peu pour vivre ; comme la quantité seule compte, il est admis que celui qui ne s'agite pas et qui ne produit pas matériellement ne peut être qu'un paresseux ; sans même parler à cet égard des appréciations portées couramment sur les peuples orientaux, il n'y a qu'à voir comment sont jugés les ordres contemplatifs, et cela jusque dans les milieux soi-disant religieux. Dans un tel monde, il n'y a plus de place pour l'intelligence ni pour tout ce qui est purement intérieur, car se sont là des choses qui ne se voient ni ne se touchent, qui ne se comptent ni ne se pèsent : il n'y a de place que pour l'action extérieure sous toutes ses formes, y compris les plus dépourvues de toute signification.
Il en va de même pour Oswald Spengler, avec le Déclin de l’Occident (Der Untergang des Abendlandes). Il y a deux parties à ce livre : 1918, puis 1922. Souvent, on le dénonce comme étant quasiment fasciste. J’ai lu ses livres. Je me suis documenté. C’est un auteur qui a une méthode, un peu ésotérique : il se réfère à Goethe, à cette vision qui est en partie ésotérique, mais également organique. Il utilise la vision organique de Goethe sur le vivant et la nature, dite « méthode morphologique », pour comprendre les sociétés humaines. Il affirme que l’Occident a connu son apogée spirituelle au moyen-âge, entre l’an 900 et l’an 1400, jusqu’à la Renaissance. Il estime que cela s’est peut-être prolongé jusqu’en 1550, et que l’hiver a commencé certainement avec Darwin et Marx. Il vise ici le matérialisme et l’évolutionnisme. Il ne s’agit pas d’une invalidation scientifique, mais d’une question d’ordre philosophique. Il considère que le terme « civilisation » est légitime quand on en arrive à la phase finale d’un organisme composé d’êtres humains, et que l’argent et la médiocrité prennent le pouvoir. Les Etats sombrent alors à ses yeux dans la démocratie ou le césarisme.
Spengler appelle donc paradoxalement « civilisation » le dernier stade du développement d'une culture, celui du dépérissement. Ses caractéristiques sont la décadence et l'éclectisme dans l'expression artistique, le vide et le scepticisme. En se basant sur cette analyse, Spengler croit que la culture occidentale a donc atteint la phase de la civilisation et est vouée à un déclin imminent. Il ne faut pas, selon lui, considérer un tel déclin comme une catastrophe, mais comme une dissolution.
C’est une réflexion que l’on ne peut pas évacuer aisément, surtout si l’on est historien. De façon ouverte, ou parfois discrète, Oswald Spengler a eu une influence majeure sur toute la réflexion philosophique et historique du XXe siècle. Rédigé avant et pendant la Grande Guerre, Le Déclin de l'Occident est marqué par la prescience de la fin d'un monde. Spengler prévoit la disparition de la culture européo-américaine, engloutie par les forces faustiennes qu'elle a libérées, au premier rang desquelles figure la technique. Il voit « la nature épuisée, le globe terrestre sacrifié ».
Je rappelle simplement que Spengler a influencé Adorno, Wittgenstein, Malraux, Hans Jonas dont je parlerai tout à l’heure. Toutes ces personnes ne peuvent être soupçonnées d’avoir été des suppôts du fascisme, ou encore du nazisme.
Un autre grand auteur de cette époque, se situant dans la même problématique, également mis à l’index de la prétendue réaction, René Guénon, écrit un livre célèbre, La Crise du monde moderne, en 1927. Il reprend la même interrogation, concernant ce qu’il reste de l’esprit premier, qu’il appelle la « tradition primordiale », de l’Occident. Il en trouve des traces en Orient, et constate un véritable combat entre le monde de l’Esprit, pouvant rejoindre celui des prêtres au sens le plus large du terme, évoquant notamment Melki-tsedeq, et le monde des soldats, le monde militaire.
Car c'est ainsi : pour Guénon, l'Occident moderne ne peut tolérer que des hommes préfèrent travailler moins et se contenter de peu pour vivre ; comme la quantité seule compte, il est admis que celui qui ne s'agite pas et qui ne produit pas matériellement ne peut être qu'un paresseux ; sans même parler à cet égard des appréciations portées couramment sur les peuples orientaux, il n'y a qu'à voir comment sont jugés les ordres contemplatifs, et cela jusque dans les milieux soi-disant religieux. Dans un tel monde, il n'y a plus de place pour l'intelligence ni pour tout ce qui est purement intérieur, car se sont là des choses qui ne se voient ni ne se touchent, qui ne se comptent ni ne se pèsent : il n'y a de place que pour l'action extérieure sous toutes ses formes, y compris les plus dépourvues de toute signification.
Enfin, je citerai Julien Benda qui, dans sa Trahison des clercs (1927) s’en prenait violemment à la démission spirituelle de tous, y compris du clergé : « Cette adhésion des clercs à la passion nationale est singulièrement remarquable chez ceux que j'appellerai les clercs par excellence, j'entends les hommes d'Eglise. Non seulement l'immense majorité de ces hommes ont, depuis cinquante ans et par tous les pays d'Europe, adhéré au sentiment national et donc cessé de donner au monde le spectacle de cœurs uniquement occupés de Dieu, mais ils paraissent bien adopter ce sentiment avec la même passion que nous venons de signaler chez les gens de lettres et être prêts, eux aussi, à soutenir leur pays dans ses moins discutables injustices. C'est ce qui s'est vu en toute clarté, lors de la dernière guerre… »

Anomie, acédie et déréliction

Cela fait quelques temps déjà que ma réflexion - sur tous les champs personnels, sociaux et politiques où je ne peux l’empêcher de se porter - intègre la troisième dimension anthropologique traditionnelle, l’Esprit. La lecture, entre autres, des considérables essais d’anthropologie ternaire corps-âme-esprit de Michel Fromaget[16] m’ont convaincu que le malaise dans la civilisation contemporaine ne s’explique pas seulement par l’hypothétique difficulté croissante du processus de sublimation, ou la vanité du renoncement pulsionnel, ou encore la domination - entre « puissances célestes » - de Thanatos sur Eros[17], mais peut-être bien plus par le « dessèchement » spirituel de la vie humaine[18], source certainement première des sentiments de « vide immense », de « crise du sens » et de « mélancolie » si caractéristiques de notre si laide époque
Il s’agit, clairement, d’une option spiritualiste, et je l’assume ! Elle est confortée par de nombreuses années d’action sociale, où il m’est apparu que la vacuité spirituelle amplifie, voire génère, beaucoup de souffrance psychologique, de désarroi, de désespoir. Le fond antiphilosophique de ce découragement postmoderne est parfaitement diagnostiqué par l’athée vertueux André Comte-Sponville : « Hélas ! Qui lit Bayle aujourd’hui ? Sade et Nietzsche, chez nos intellectuels, sont davantage à la mode. C’est peut-être qu’ils parlent mieux à notre fatigue, à notre ennui, à nos sens ou à nos esprits émoussés… On se lasse de tout, y compris et surtout de la grandeur. Y aurait-il autrement des décadences ? Toujours est-il que deux tentations, mortifères l’une et l’autre, menacent notre modernité de l’intérieur ou la transforment en postmodernité : tentation de la sophistique, d’un point de vue théorique ; tentation du nihilisme, d’un point de vue pratique. La postmodernité, dirais-je à la façon de Régis Debray, c’est ce qui reste de la modernité quand on a éteint les Lumières – c’est une modernité qui ne croit plus à la raison, ni au progrès (politique, social, humain), ni donc à elle-même. »[19]
La « tentation du nihilisme » et cette « lassitude de tout »[20], que Comte-Sponville dénonce comme signes de notre « décadence », nous renvoient avec force aux analyses sociologiques de Durkheim sur l’anomie[21] dans la nouvelle société industrielle, mais aussi aux profondes réflexions de Søren Kierkegaard[22], puis de Roland Barthes[23] sur l’acédie[24], aux méditations d’Heidegger sur la déréliction[25]. En effet, ces concepts, dont l’intérêt sociologique me paraît beaucoup trop négligé, sont aussi liés, cliniquement, à la mélancolie (Musset, Freud), au spleen (Beaudelaire, Verlaine, Kierkegaard), à une défection de la libido (Roland Barthes), à la sinistrose (Edouard Brissaud, 1908), à la dépression[26]...

Enterrer les morts

Chercher le fondement anthropologique de la déréliction moderne n’est pas un sport à la mode, certes[27]. Mais il me paraît être, aujourd’hui, d’une nécessité vitale d’élucider l’étouffante énigme manifestée par les signes psychopathologiques de notre décadence. Très peu diffusés, les travaux d’ethnopsychiatrie de Tobie Nathan, de Nathalie Zajde et de leurs confrères du Centre Georges Devereux, dont Philippe Carrer et, surtout, Léon et Rebeca Grinberg, nous permettent certainement de mener au mieux cette investigation. Ils placent, comme jamais auparavant la psychologie et la psychanalyse, la rupture de la filiation et de l’affiliation généalogiques, culturelles, voire religieuses, au cœur de la névrose traumatique collective et de sa transmission de génération en génération[28].
Ainsi, Nathalie Zajde est catégorique : « Il ressort de mon travail avec les enfants de survivants (à l’Anéantissement des Juifs) qu’il n’existe qu’un seul moyen de faire la psychothérapie d’un enfant de survivant : celui de l’affiliation au moyen de la participation à un groupe d’enfants de survivants, qui lui seul permet le fonctionnement des interprétations culturelles traditionnelles. En d’autres termes, il n’est possible de redonner du sens à ce qui est "impensable", "indicible", que par le biais de la réinscription de l’individu dans son univers d’origine… »[29] Et elle conclut son chef-d’œuvre par cette formule lapidaire, foudroyante : « Même s’il nous faut remonter à la troisième, voire la quatrième génération, il est toujours un mode singulier d’enterrer les morts, codé par le groupe d’origine auquel appartient chaque être humain. »[30]
La référence à l’acte d’« enterrer les morts » touche, ici, à la première dimension sacrée de l’humanité, et relève de l’anthropologie radicale, celle des paléoanthropologues et préhistoriens, par excellence[31]. Les plus anciennes sépultures volontaires datent, en effet, de 100 000 ans[32], et se trouvent au Proche-Orient, à Skhul (100 000 ans) et Qafzeh (92 000 ans), en Israël, et à Qena en Egypte. Dans toutes ces premières tombes sont enterrés des individus de l'espèce Homo sapiens. A la même époque, environ, en Europe, Homo (sapiens) neandertalensis avait aussi déjà des préoccupations funéraires, ce dont témoignent trente-huit sépultures qui ont été mises à jour sur toute l’aire de répartition des Néandertaliens. Importante particularité : ces sépultures sont toujours situées sur un site d’habitat, donc à proximité des lieux de vie quotidienne. En France, l’abri de la Ferrassie (Savignac-de-Miremont, Dordogne) a livré huit sépultures néandertaliennes majeures, dont celle d’un enfant qui vécut très brièvement il y a 70 000 ans, ce qui révèle déjà une forte solidarité, y compris vis-à-vis des plus faible, une puissante cohésion du groupe culturel, une relation respectueuse avec les défunts et leurs dépouilles.
A propos de l’extraordinaire aven sépulcral de la Sima de los Huesos (Espagne, Sierra de Atapuerca, près de Burgos), daté d’il y a 350 000 ans, Henry de Lumley, directeur de l’Institut de paléontologie humaine, parle de « plus ancien témoignage d’un rite funéraire dans l’histoire de l’humanité » et de « balbutiements de la pensée symbolique ». La conclusion de son maître-livre sur les premiers hommes européens est limpide : « Et, lorsqu’ils ont commencé de célébrer leurs défunts, les hommes de la Sima de los Huesos (Homo heidelbergensis) par exemple ont déjà accédé à ce qui fait le propre de l’homme : la conscience de son humanité. C’était il y a 350 000 ans. Voilà d’où nous venons. »[33]

Généalogie sacrée
 
L’enjeu anthropologique premier de la sépulture et des rites mortuaires est bien, depuis le paléolithique moyen, « le maintien d’un contact entre monde des vivants et monde des morts », expression d’une solidarité humaine déjà abstraite, voire spiritualisée. C’est dans la tombe que s’enracine la généalogie, donc la filiation, sans lesquelles il n’y a certainement pas d’humanité digne de ce nom. Quand je dis « tombe », il ne s’agit pas, bien entendu, de tel morceau de granit ou de tel tumulus de terre. Mais je parle, alors, du rituel funéraire et de la matérialisation de la mémoire des défunts, de la symbolisation concrète du lien avec cet au-delà de l’existence biologique, de la vie matérielle, qui commence dans l’outre-tombe.
De tous temps, depuis les corps précipités avec des offrandes dans l’aven sépulcral de la Sima de los Huesos, les humains ont soigné leurs morts, luttant collectivement contre l’acédie sauvage, faisant ainsi société, scellant religieusement un pacte fragile de paix et de solidarité. Ils ont cultivé la mémoire des ancêtres, des matriarches et patriarches, des mères et des pères, priant pour le repos de leurs âmes, fleurissants leurs tombes dans des cimetières nichés aux portes des villages, aux cœurs des terroirs.
Depuis 350 000 ans, donc, l’homme universel ressource rituellement son humanité par la sacralisation de sa généalogie, par l’immortalisation mémorielle de ses (plus ou moins) chers disparus. Et, en Occident, depuis l’accès des hommes à l’Histoire, les Juifs visitent annuellement leurs cimetières (Beth Ha’Haim : maison de vie, ou Beth Olam : maison d’éternité), jettent quelques cailloux sur les tombes et récitent régulièrement le kaddish ; les Chrétiens visitent aussi leurs cimetières, fleurissent les tombes et disent des prières pour les âmes des défunts (communion des saints) ; les Francs-maçons organisent des tenues funèbres et forment souvent des « chaînes d’union » : « Cette chaîne nous lie dans le temps comme dans l’espace, elle nous vient du passé et tend vers l’avenir ; par elle, nous sommes rattachés à la lignée de nos ancêtres, nos Maîtres vénérés qui la formaient hier… »
« Visitent »… Enfin, visitaient plutôt ! Car les cimetières d’Occident sont désertés, après avoir été expulsés - par hygiénisme - des villages et villes (fin du XVIIIe siècle), puis cadastrés (début du XIXe). La liquidation du cimetière des Innocents, à Paris, entre 1780 et 1786, a valeur de symbole[34]. Philippe Muray a écrit, à ce sujet, des pages saisissantes sur le 7 avril 1786, date du commencement du « transfert » des squelettes des Innocents aux Catacombes[35]. Il y a vu le véritable acte de naissance de la Modernité, du XIXe siècle « dans toute sa longueur insoupçonnée ».
« Notre organisation sociale, objectivement, n’encourage pas le culte journalier ou hebdomadaire des tombeaux. Sitôt passées les funérailles, la logique du chacun chez soi l’emporte, les vivants d’un côté et les morts de l’autre », affirme aussi l’anthropologue et sociologue Jean-Didier Urbain[36], tandis que l’historien Emmanuel Fureix, suivant Philippe Ariès et Michel Vovelle[37], souligne la « révolution anthropologique provoquée à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles par l’éloignement des vivants et des morts »[38].
C’est bien dans l’Europe des Lumières et du despotisme éclairé que cette « révolution anthropologique » a eu lieu, mettant « un terme assez brutal à l’ancien régime des morts, inhumés ad sanctos et apud ecclesiam » (Fureix, Op. cit.). « Jusqu’au xviiie siècle en effet, l’inhumation se faisait en terre consacrée à l’intérieur des églises ou dans les cimetières qui jouxtaient les églises paroissiales et les couvents, auprès de la communauté des vivants. Le lien physique entre les vivants et les morts était tout aussi bien spirituel : la sépulture près du lieu où se réalisaient le sacrement de l’Eucharistie, les messes et les prières adressées aux défunts favorisait le salut de l’âme. En dehors des sépultures des “grands”, situées dans l’enceinte des églises, notamment sous l’autel ou dans des chapelles de couvents, l’individualisation des morts n’avait guère de sens. La “terre cimitériale”, régulièrement exhumée et labourée, célébrait avant tout la communauté ecclésiale et la mémoire des ancêtres[39]» (Fureix, Op. cit.)

Les ossuaires de 14-18
 
Dans l’histoire contemporaine de la sépulture, c’est-à-dire de la relation des vivants aux morts, la Grande Guerre représente un nouveau seuil de rupture. Par dizaines de milliers, les restes inidentifiables de soldats ont été entassés dans des nécropoles établies sur les champs de bataille (« ossuaire » de Verdun-Douaumont, par exemple, pour environ 300000 hommes « disparus » entre février et décembre 1916 !)
« Les lieux de la mort ont été eux aussi convertis en lieux commémoratifs par le maillage des cimetières militaires, des parcs mémoriaux et des grands monuments de champs de bataille. Les Français, comme tous les anciens belligérants, sont obsédés par l’identification de leurs tombes et se sont émus du refus des autorités militaires de leur rendre leurs morts. Une polémique relayée par tous les journaux combattants et passée par la Chambre des députés allait permettre de faire exhumer et transporter les héros sacrifiés. Et pourtant, les difficultés de l’exhumation, aussi bien administratives que financières, firent que les morts enterrés sur les champs de bataille restaient finalement les plus nombreux, ne serait-ce aussi, que parce que les conditions du combat, en multipliant les soldats inconnus, avaient imposé de faire des lieux d’affrontement des cimetières à la dimension du conflit. Aux saillants des offensives les plus dures, les plus atroces, sur ces buttes-témoins de la mort, on a construit des ossuaires. Si les monuments aux morts sont des tombeaux vides, les ossuaires conservent les restes de milliers, voire de dizaines de milliers d’hommes, dont l’identité a été avalée par la terre et le feu. Les monuments des communes, comme ceux des paroisses et des corporations, montrent des noms dont ils ignorent le corps ; les ossuaires entassent des corps dont ils ignorent le nom. » Annette Becker, « La Grande Guerre, entre mémoire et oubli », dans les Cahiers français, n° 303, juillet-août 2001, La mémoire, entre histoire et politique, sous la direction Yves Léonard.
Je vous laisse mesurer le traumatisme social, identitaire et culturel gigantesque généré par l’exode rural, en Europe, depuis la Révolution industrielle, traumatisme porté à son paroxysme lors de la Grande Guerre, du fait de la perte de toute reliance avec la terre, le terroir, demeure plurimillénaire des morts, donc des ancêtres, donc de la filiation généalogique… La déréliction contemporaine tient donc beaucoup de la névrose post-traumatique collective, telle que diagnostiquée – et soignée – par Nathalie Zajde et ses confrères ethnopsychiatres du Centre Georges Deveureux.
Quand les morts ne survivent même plus dans l’esprit des vivants que comme « soldats inconnus », les vivants se destinent, en mourant, au seul néant ! Plus de tombe, donc pas d’outre-tombe… CQFD !

Mécréance de chiens

Je vous lis, arrivé à ce point, quelques lignes d’une interview de Gérard Rabinovitch publiée dans Normandie magazine, en novembre 2009 : « Dans les années 1920 et 1930, l’Allemagne est un des endroits de la planète où naissent les pensées les plus géniales. Entre la création du prix Nobel et 1933, 23 sur 71 prix Nobel sont attribués à des travaux effectués en Allemagne ! C’est le pays où, du point de vue culturel, il y a le plus d’innovations, de créations, d’ébullitions, dans le domaine des arts, de l’architecture, dans la pensée, la sociologie, la psychanalyse, la philosophie… L’Allemagne est un haut lieu de la créativité intellectuelle. Et c’est à cet endroit-là pourtant qu’émerge et triomphe le nazisme. (…) Je cite Karl Jaspers : « C’est en Allemagne que se produisit l’explosion de tout ce qui était en train de se développer dans tout le monde occidental sous la forme d’une crise de l’esprit, de la foi ». Jaspers ne dit pas que c’est propre aux Allemands, mais que dans tout le monde occidental quelque chose était en train de se frayer un passage. »
Je cite à nouveau, derrière Gérard Rabinovitch, Karl Jaspers : « C’est en Allemagne que se produisit l’explosion de tout ce qui était en train de se développer dans tout le monde occidental sous la forme d’une crise de l’esprit, de la foi ».
En arrière-plan de l’anomie et de l’acédie contemporaines, il y a comme un problème de mécréance, dirons-nous…
Albert Camus, dans un de ses articles pour Combat, l’écrivait très violemment, en novembre 1948 : « Ce qui frappe le plus, en effet, dans le monde où nous vivons, c’est d’abord, et en général, que la plupart des hommes (sauf les croyants de toutes espèces) sont privés d’avenir. Il n’y a pas de vie valable sans projection sur l’avenir, sans promesse de mûrissement et de progrès. Vivre contre un mur, c’est la vie des chiens. Eh bien !, les hommes de ma génération et de celle qui entre aujourd’hui dans les ateliers et les facultés ont vécu et vivent de plus en plus comme des chiens. »[40]
Certains psychiatres et psychanalystes n’ont d’ailleurs aucun doute sur le sujet. Une belle page de Carl Gustav Jung démonte les ressorts métaphysiques de « l’angoisse moderne » : « L’angoisse est la reconnaissance implicite, inconsciemment consciente, du fait que la décomposition de notre monde résulte de ses propres insuffisances, du fait qu’il manque à notre monde "un quelque chose" d’essentiel qui le protégerait des irruptions du chaos ; à l’aspect fragmentaire du passé qui l’a précédée, l’angoisse veut opposer l’aspiration à une plénitude, à une totalité, à un bien-être, à un salut. Or, comme le présent ne semble offrir aucun aliment à cette aspiration, l’homme contemporain est privé de la possibilité même de se représenter le facteur unificateur qui l’accorderait à sa propre totalité. Il est devenu sceptique envers tout ce qui, dans le concert universel, lui conférerait son autarcie d’être, et les idées plus ou moins chimériques qui visent à améliorer le monde ont vu leur cours s’effondrer à la cote de la vie. »[41]
Plus profondément, Viktor Frankl, psychiatre autrichien rescapé d’Auschwitz, inventeur de l’analyse existentielle ou « logothérapie », dont la thèse de philosophie sur « Le Dieu inconscient » (Der unbewußte Gott, Wien, 1948[42]) est symptomatiquement ignorée en France, estimait, dès les années suivant la Libération : « En dégradant le moi en simple épiphénomène, Freud a pour ainsi dire trahi le moi en faveur du ça ; mais en même temps il a, si l’on peut dire, fait injure à l’inconscient, ne voyant en lui en effet que ce qui est du ça, l’instinctif, en laissant échapper ce qui est du moi, le spirituel. »
Frankl, dépassant Freud, Adler et Jung, avait constaté que ses patients souffraient souvent de « vide existentiel », d’une « névrose noogène » générée par le « refoulement spirituel »[43], ayant perdu la troisième dimension de la vie humaine, cette totalité tripartie physique-psychique-spirituelle. Il affirmait donc, logiquement : « La foi, en s’étiolant prend des apparences difformes. N’avons-nous pas vu aussi, dans le domaine culturel, par conséquent à l’échelle non seulement individuelle mais aussi sociale, que la foi refoulée dégénère en superstition ? Et cela toujours quand disparaît le sentiment religieux, victime du refoulement par la raison qui se veut autonome et par l’entendement technique. En ce sens, beaucoup de choses dans l’état actuel de notre culture peuvent vraiment nous faire l’effet d’obsession humaine universelle - pour parler avec Freud -, beaucoup de choses, une exceptée : la religion, justement. Mais de la névrose obsessionnelle non collective, de la névrose obsessionnelle individuelle, bien plus : de la névrose pure et simple, on peut dire pour beaucoup de cas que dans l’existence névrosée, la déficience de la transcendance tire en quelque sorte vengeance d’elle-même. »
« Vengeance de la transcendance »… : la formule est fracassante, mais je l’estime juste et parfaite !
N’entendez-vous pas Jean l’Evangéliste ? « En vérité, en vérité, je vous le dis ; l’heure vient, et c’est maintenant ! » (Jn, 5, 25)

Antoine Peillon


[1] Entretien accordé à France 2, émission « Campus », le 28 octobre 2004, et Tristes tropiques, Plon, 1955.
[2] Malaise dans la civilisation, 1929
[3] Gérard Rabinovitch (sous la dir. de), Ethique et environnement, La Documentation française, 1997, p. 19.
[4] Blog de Paul Jorion (http://www.pauljorion.com/blog/), le 20 février 2010.
[5] Le Seuil, 2006.
[6] Lecture très riche et précise de Philippe Chanial, dans la Revue du MAUSS permanente, 24 avril 2007 [en ligne : http://www.journaldumauss.net/spip.php?article70]
[7] Le Figaro / Orange.
[8] En 2004, il avait déjà écrit La Crise du capitalisme américain. Aucun éditeur français n’a voulu le publier à cette époque. En 2005, La Revue du Mauss publiait l’introduction de ce livre. Finalement, en 2007, Alain Caillé (La Revue du MAUSS) édite ce livre aux éditions de La Découverte. Paul Jorion y annonçait la crise des subprimes…
[9] Joseph Eugene Stiglitz, La Grande désillusion, Plon, 2002 ; Idem, Quand le capitalisme perd la tête (titre original The Roaring Nineties / Les Rugissantes Années 1990), Fayard, 2003 ; Idem, Le Triomphe de la cupidité, Les liens qui libèrent, 2010.
[10] Vers la crise du capitalisme américain ?, La Découverte, Paris, 2007 ; L'Implosion ; La finance contre l'économie :  ce qu’annonce et révèle la crise des subprimes, Fayard, 2008 ; La Crise ; Des subprimes au séisme financier planétaire, Fayard, 2008.
[11] Télérama, 31 octobre 2008 : Interview de Paul Jorion : « Pire qu’une crise économique, c’est une crise de civilisation ».
[12] Carnets, 1921-1944, Gallimard, 1978, page 68.
[13] Pour un récit hallucinant, heure par heure, du krach de 1929 : Gordon Thomas and Max Morgan-Witts, The Day the Bubble burst ; A social History of the Wall Street Crash of 1929, New York, Doubleday, 1979.
[14] Carnets, 1921-1944, Gallimard, 1978, page 77.
[15] « Mais à la fin, menaçante et triomphale, de ce texte (Matinée d’ivresse), les Assassins ne seraient-ils pas, dans l'esprit de Rimbaud, les poètes qui ont la mission de détruire notre civilisation en vue de la refaire ? » (Antoine Fongaro, De la lettre à l'esprit, Champion, 2004, page 166).
[16] Anthropologue, maître de conférences à l’université de Caen, Michel Fromaget est l’auteur de deux livres majeurs sur l’anthropologie ternaire traditionnelle (la triplicité corps-âme-esprit), occultée par la pensée occidentale moderne : Introduction à l’anthropologie ternaire (Albin Michel, 1991) ; L’homme tridimensionnel (Albin Michel, 1996). Il a publié aussi Le symbolisme des Quatre Vivants – Ezéchiel, Saint Jean et la tradition (Editions du Félin, 1992), Dix essais sur la conception anthropologique « Corps, âme, esprit » (L’Harmattan, 2000), Majestas Domini ; Les quatre vivants de l'Apocalypse dans l'art (Brepols, 2003), Modernité et désarroi, ou L'âme privée d'esprit (Le Mercure dauphinois, 2007), Eros, Philia, Agapé : nouveaux essais d'anthropologie spirituelle (Editions romaines, 2008).
[17] Sigmund Freud, Das Unbehagen in der Kultur, Wien, Internationaler Psychoanalytischer Verlag, 1930 : « La question du sort de l’espèce humaine me semble se poser ainsi : le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d’agression et d'autodestruction ? A ce point de vue, l’époque actuelle mérite peut-être une attention toute particulière. Les hommes d’aujourd’hui ont poussé si loin la maîtrise des forces de la nature qu'avec leur aide il leur est devenu facile de s’exterminer mutuellement jusqu'au dernier. Ils le savent bien, et c’est ce qui explique une bonne part de leur agitation présente, de leur malheur et de leur angoisse. Et maintenant, il y a lieu d’attendre que l’autre des deux "puissances célestes", l’Eros éternel, tente un effort afin de s’affirmer dans la lutte qu’il mène contre son adversaire non moins immortel. »
[18] George Steiner, Nostalgia for the Absolute, CBC Massey Lectures Series, 1974 ; traduction française : Nostalgie de l'absolu, 10/18, 2003, p. 8 : « Cette dessiccation, ce dessèchement, touchant au cœur même de l’existence morale et intellectuelle de l’Occident, a laissé un vide immense. »
[19] André Comte-Sponville, L’Esrit de l’athéisme ; Introduction à une spiritualité sans Dieu, Albin Michel, 2006 ; édition en Livre de Poche, 2008, page 54.
[20] Formule qui fait écho aux travaux d’Alain Ehrenberg, notamment à La Fatigue d’être soi ; dépression et société (Odile Jacob, 1998), dont nous lisons, en conclusion, ce terrible constat sur « l’envers » de nos normes : « Les notions de projet, de motivation, de communication dominent notre culture normative. Elles sont les mots de passe de l'époque. Or la dépression est une pathologie du temps (le déprimé est sans avenir) et une pathologie de la motivation (le déprimé est sans énergie, son mouvement est ralenti, et sa parole lente). Le déprimé formule difficilement des projets, il lui manque l'énergie et la motivation minimale pour le faire. Inhibé, impulsif ou compulsif, il communique mal avec lui-même et avec les autres. Défaut de projet, défaut de motivation, défaut de communication, le déprimé est l'envers exact de nos normes de socialisation. Ne nous étonnons pas de voir exploser, dans la psychiatrie comme dans le langage commun, l'usage des termes de dépression et d'addiction, car la responsabilité s'assume, alors que les pathologies se soignent. L'homme déficitaire et l'homme compulsif sont les deux faces de ce Janus. »
[21] L’anomie (du grec νομία / anomía, du préfixe - a- « absence de » et νόμος / nómos « loi, ordre, structure ») est l’état d'une société caractérisée par une désintégration des normes qui règlent la conduite des hommes et assurent l’ordre social. Après avoir introduit une première fois le terme, dès 1893, dans De la division du travail social, Emile Durkheim l’emploie à nouveau, en 1897, dans Le Suicide, pour décrire une situation sociale caractérisée par l’effacement des valeurs (morales, religieuses, civiques...) et par la croissance associée du sentiment d’aliénation et d’irrésolution. Le recul des valeurs conduit, selon le sociologue, à la destruction de l’ordre social, ce qui peut conduire les individus, en masse, jusqu’au suicide.
[22] Papirer, Copenhague, 1909-1948, et Journal (années 1834-1855), Gallimard, 1941-1963.
[23] Comment vivre ensemble, Collège de France, 1977.
[24] Etymologiquement, acédie (du grec akêdéia) signifie négligence, indifférence[]. Ce nom appartient à la famille du verbe άκηδέω / akêdéo, qui veut dire « ne pas prendre soin de » (sous-entendu de soi). David Jousset ajoute, dans Le Vocabulaire théologique en philosophie (Ellipses, 2009), que ce défaut de soin va jusqu’à « laisser un mort sans sépulture », sacrilège par excellence qui touche à la racine du religieux (au paléolithique moyen, les premières sépultures de l’homme de Neandertal). Il précise donc : « Il (le terme « acédie ») désigne la négligence religieuse, l’apathie spirituelle. »
[25] Du latin derelictio, action de délaisser. André Lalande définit ce concept ainsi : « Etat de l’homme jeté dans le monde, qui se sent abandonné à ses propres forces, sans lumière ni secours à attendre d’une puissance supérieure, à l’action ou même à l’existence de laquelle il ne croit plus. » (Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, 11e édition, 1972, page 217). Heidegger utilise ce concept (Geworfenheit, que Lévinas traduit aussi par « délaissement ») en référence au sentiment d'abandon et de solitude de l'être humain « jeté dans le monde », étant séparé ou délaissé par les dieux.
[26] De façon très pertinente, Patrick Viveret affirme, à partir de la relecture de « trois textes majeurs des années 1930 » (Keynes, Freud, Georges Bataille) : « Il existe en effet un rapport entre la culture de guerre économique et les grands dérèglements psychiques qui sont aujourd’hui à la racine de ce que l’on pourrait appeler, en reprenant le titre du livre de Freud, le nouveau malaise dans la civilisation de ce début de siècle. (…) L’alternance des phases de dépression et d’excitation est le modèle de comportements de nos sociétés, dont on pourrait dire à ce titre qu’elles sont maniaco-dépressives. » (Chapitre « Dépression économique ou dépression culturelle ? », dans Pourquoi ça ne va pas plus mal ?, Fayard, collection Transversales, 2005, pp. 83 à 91.)
[27] Même si Edgar Morin a fondé, très originalement, son œuvre majeure, La Méthode, dans son propre vécu dramatique de la « crise de notre siècle » : « Ce livre part de la crise de notre siècle et c’est sur elle qu’il revient. La radicalité de la crise de la société, la radicalité de la crise de l’humanité m’ont poussé à chercher au niveau radical de la théorie. Je sais que l’humanité a besoin d’une politique. Que cette politique a besoin d’une anthropo-sociologie. Que l’anthropo-sociologie a besoin de s’articuler à la science de la nature, que cette articulation requiert une réorganisation en chaîne de la structure du savoir… » (La Méthode, tome 1, La Nature de la Nature, Seuil, collection points, 1981, page 23)
[28] Tobie Nathan, « De la "fabrication" culturelle des enfants. Réflexions ethnopsychanalytiques sur la filiation et l’affiliation », dans la Nouvelle Revue d’Ethnopsychiatrie, « Métissages », n° 17, Editions La Pensée Sauvage, 1991. Lire aussi Irène Théry (« Malaise dans la filiation », numéro spécial de la revue Esprit, décembre 1996) qui parle d’une mutation anthropologique incommensurable. Par ailleurs, il n’est pas inutile de rappeler combien l’anthropologie souligne, en général, que la généalogie est mère de la culture et ciment des sociétés, ainsi que l’écrit très densément Edgar Morin dans Le Paradigme perdu : la nature humaine (Seuil, 1973, nouvelle édition, collection Ponts, 1979, pp. 182 et 183)  : « L’identité individuelle et collective s’affirme, non plus dans l’appartenance immédiate à un groupe donné, comme dans la société primatique (celle des singes), mais par et dans l’ensemble des fils noologiques qui relient l’individu à sa parenté réelle et mythique et qui donnent à une culture son identité singulière. Le nom lie l’identité individuelle à une filiation socioculturelle : il établit à la fois la différence et l’appartenance : on est“ fils de”, non seulement de ses géniteurs, mais rejeton de l’ancêtre, fils de la société. Le mythe entretien le souvenir, le culte, la présence de l’ancêtre et par là même l’identité collective-individuelle. Ce thème de l’ancêtre, des origines, de la généalogie revient, obsessionel, dans les symboles, les tatouages, les emblêmes, les parures, les rites, les cérémonies, les fêtes. »  Pour un exposé très complet sur les notions centrales de filiation, affiliation, parenté, descendance… en anthropologie contemporaine, notamment chez Radcliffe-Brown et Lévi-Strauss : Louis Dumont, Groupes de filiation et alliance de mariage ; Introduction à deux théories d’anthropologie sociale, Editions de l’EHESS, 1971 ; nouvelle édition, Gallimard, 1997.
[29] Souffle sur tous ces morts et qu’ils vivent !, Editions La Pensée Sauvage, 1993, pp. 277 et 278.
[30] Ibidem, page 279.
[31] A propos de l’attitude devant la mort de l’humanité la plus ancienne (Paléolithique ancien, il y a un million d’années) et de ses relations avec la naissance du sentiment de respect, de la religion, du symbolisme : Jean Chavaillon, L’Âge d’or de l’humanité ; Chroniques du Paléolithique, Odile Jacob, 1996, pp. 225 à 229.
[32] Bruno Maureille, Les premières sépultures ; Les origines de la culture, éditions Le Pommier, 2004. Un dossier très complet des « pratiques mortuaire » paléolithiques est produit, sur un ton relativement sceptique, par André Leroi-Gourhan, dans Les Religions de la préhistoire, PUF, 1964, nouvelle édition, collection Quadrige, 1990, pp. 37-65. Sa conclusion, cependant, est nette : « Ces documents (les sépultures), tous du Paléolithique supérieur, ont une valeur fortement positive en faveur d’un intérêt religieux attaché aux dépouilles humaines. » (Op. cit., pp. 64 et 65)
[33] La Grande Histoire des premiers hommes européens, Odile Jacob, 2007, pp. 231 à 239.
[34] En France, le célèbre arrêt du Parlement de Paris (1763) prescrit l’éloignement des cimetières existants hors de la ville. Il fut confirmé par la Déclaration royale de 1776 et concrétisé par la fermeture des cimetières des Innocents (1780), de Saint-Roch et de Saint-Sulpice (1781). La chronologie des interdictions de sépultures dans les églises est la même dans l’Europe du despotisme éclairé : 1786 pour le Saint Empire de Joseph II, 1783 pour la Suède de Gustave III.
[35] Le XIXe siècle à travers les âges, Denoël, 1984 ; nouvelle édition, Gallimard, collection Tel, 1999, pp. 21 à 46.
[36] L’Archipel des morts. Le sentiment de la mort et les dérives de la mémoire dans les cimetières de l’Occident, Plon, 1989 ; nouvelle édition, Payot, 2003.
[37] Philippe Ariès, L’Homme devant la mort, Paris, Le Seuil, 1987 [1re éd. en 1977], et Michel Vovelle, La Mort et l’Occident de 1300 à nos jours, Paris, Gallimard, 1983.
[38] « La mort dans la ville », dans les Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, n° 114-4, 2007, pp. 97 à 106.
[39] Michel Lauwers, Naissance du cimetière. Lieux sacrés et terre des morts dans l’Occident médiéval, Paris, Aubier, 2005, p. 125
[40] « Le siècle de la peur », repris dans Actuelles ; Ecrits politiques, Gallimard, 1950 ; nouvelle édition, collection Folio Essais, 1997, page 117.
[41] Ein moderner Mytus, Zürich, Rasher Verlag, 1958 ; Un mythe moderne, Gallimard, collection Idées, 1961 ; nouvelle édition, 1974, page 185.
[42] Le Dieu inconscient, Editions du Centurion, Paris, 1975, pour la traduction française, depuis longtemps épuisée et jamais rééditée. Lire, aussi, Man’s Search for Meaning, et sa première partie : « Experiences in a Concentration Camp », 1946 (Découvrir un sens à sa vie).
[43] Michel Fromaget, « Des rapports de la psychothérapie et de l’éveil spirituel », dans Dix essais sur la conception anthropologique « corps, âme, esprit », L’Harmattan, 2000, p. 168.


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