lundi 9 juillet 2018

Tous prophètes !


Prédication du 8 juillet 2018,

temple Port-Royal / Quartier latin (Paris 5 et 13)

Antoine Peillon SDG

Sur Ezéchiel 2,2-5 et Marc 6,1-6


 
 Jésus dans la synagogue de Nazareth, XIVe siècle, fresque du monastère de Decani, Kosovo.

Ezéchiel 2,2-5 (Segond 1910)
2 Dès qu’il m’eut adressé ces mots, l’esprit entra en moi et me fit tenir sur mes pieds ; et j’entendis celui qui me parlait.
3 Il me dit : Fils de l’homme, je t’envoie vers les enfants d’Israël, vers ces peuples rebelles, qui se sont révoltés contre moi ; eux et leurs pères ont péché contre moi, jusqu’au jour même où nous sommes.
4 Ce sont des enfants à la face impudente et au cœur endurci ; je t’envoie vers eux, et tu leur diras : Ainsi parle le Seigneur, l’Éternel.
5 Qu’ils écoutent, ou qu’ils n’écoutent pas, car c’est une famille de rebelles ; ils sauront qu’un prophète est au milieu d’eux.
Marc 6,1-6 (NBS)
1 Parti de là, il vient dans son pays (πατρίς / patris : pays natal. A : la terre de ses pères, son propre pays, la demeure fixe, le logis. B : son propre lieu de naissance, la cité), et ses disciples le suivent.
2 Quand le sabbat (σάββατον / sabbaton) fut venu, il se mit à enseigner (διδάσκω / didasko : enseigner, donner des instructions, des préceptes, apprendre, prêcher, instruire) dans la synagogue. Une multitude d’auditeurs, ébahis (ἐκπλήσσω / ekplesso : être frappé, étonné), se demandaient : D’où cela (ταῦτα / tauta / tow’-tah : ces choses, ces paroles) lui vient-il ? Quelle est cette sagesse (σοφία / sophia) qui lui a été donnée ? Et comment de tels miracles (δύναμις / dunamis / doo’-nam-is : puissance, miracles, capacité, force, pouvoir) se font-ils par ses mains ?
3 N’est-ce pas le charpentier (τέκτων / tekton), le fils de Marie, le frère de Jacques, de José, de Judas et de Simon ? Ses sœurs ne sont-elles pas ici, parmi nous ? Il était pour eux une cause de chute (σκανδαλίζω / skandalizo / skan-dal-id’-zo, "scandaliser" : occasion de chute, scandaliser, être scandalisé, succomber, tomber).
4 Jésus leur disait : On ne refuse pas d’honorer (ἄτιμος / atimos : méprisé, déshonoré, sans honneur) un prophète (προφήτης / prophetes), sinon dans son pays, parmi les gens de sa parenté (συγγενής / suggenes : parents, proches, allié, parent, lié par le sang ; dans un sens plus large, même race, un compatriote) et dans sa maison (οἰκία / oikia).

(Segond 1910 : 4 Mais Jésus leur dit : Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents, et dans sa maison.)
5 Il ne pouvait faire là aucun miracle (δύναμις / dunamis / doo’-nam-is : puissance, miracles, capacité, force, pouvoir), sinon qu’il guérit (θεραπεύω / therapeuo / ther-ap-yoo’-o) quelques malades en leur imposant les mains.
6 Il s’étonnait (θαυμάζω / thaumazo : étonnement, crainte) de leur manque de foi (ἀπιστία / apistia). Il parcourait les villages d’alentour en enseignant (διδάσκω / didasko : enseigner, donner des instructions, des préceptes, apprendre, prêcher, instruire).
*
« Ils sauront qu’un prophète est au milieu d’eux », nous promet Ezéchiel.
 Et Marc semble lui répondre : « Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents, et dans sa maison. »
Souvenez-vous de l’allégorie sanglante des vignerons assassins, en Matthieu 21 (v. 33-43), notre évangile du dimanche 8 octobre dernier, que je traduisais alors ainsi : lorsque Dieu envoya ses messagers, les prophètes, auprès des prêtres et des rois de Jérusalem, afin de vérifier la pleine fructification de son Alliance avec le peuple d’Israël, ils furent toujours frappés, tués, lapidés. La persévérance du Seigneur, envoyant, au fil des siècles, toujours plus de prophètes pour appeler son peuple à la conversion, ne généra que folies meurtrières supplémentaires. In fine, Dieu le Père envoie son Fils, Jésus le Christ, à Jérusalem, mais une fois encore, les locataires et - théoriquement – cultivateurs de son Royaume ne respectèrent en rien son Alliance et tuèrent le Fils, comme ils avaient déjà assassiné tous les prophètes.
Aussi, paraphraser la parole de Jésus par la célèbre formule « Nul n’est prophète en son pays », risque d’euphémiser gravement le sens plein du verset 4 de l’évangile de ce dimanche. Car il faut toujours entendre, dans l’Evangile, « le grondement du torrent d’Israël auquel il est adossé », pour parler comme Jacques Cazeaux, helléniste et génial exégète littéraire de toute la Bible.
Ainsi, le premier livre des Rois nous rappelle comment « les enfants d’Israël ont abandonné l’alliance avec Dieu, (comment) ils ont renversé (s)es autels, et (comment) ils ont tué par l’épée (s)es prophètes » (1 Rois 19,10-14).
Ainsi, Néhémie ajoute, s’adressant à Dieu : « Ils se soulevèrent et se révoltèrent contre toi. Ils jetèrent ta loi derrière leur dos, ils tuèrent tes prophètes qui les conjuraient de revenir à toi, et ils se livrèrent envers toi à de grands outrages. » (Néhémie 9,26) Et Jérémie ajoute : « Votre glaive a dévoré vos prophètes, / Comme un lion destructeur. » (Jérémie 2,30)
On pourrait multiplier par dizaines, sans exagération, les citations de la Bible qui font le décompte des assassinats de prophètes, des messagers de Dieu. Isaïe fut scié en deux, au cours de la persécution de Manassé, selon le deuxième livre des Rois (2Rois 21,16). Naboth (1Rois 21,13), Zacharie (2Chron. 24,20-21) et Jérémie ont été lapidés. Les autres prophètes ont souvent été tués par l’épée…
Et le Nouveau Testament fait un écho exact de cette litanie des meurtres de prophètes dans la Bible hébraïque : « Ils furent lapidés, sciés, tués par l’épée ; ils menèrent une vie errante, vêtus de peaux de moutons et de peaux de chèvres, manquant de tout, opprimés, maltraités, - eux dont le monde n’était pas digne ! - errant dans les déserts, les montagnes, les cavernes et les antres de la terre », nous dit le chapitre 11 de la lettre de Paul aux Hébreux.
***
Dans le cadre de la prédication de Jésus, comme ici à la synagogue de Nazareth, et de la naissance du christianisme, Daniel Marguerat trouve l’écho de ce rejet violent des prophètes, par lesquels le scandale arrive, dans la source (Q) de Matthieu et de Luc : « Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble sa couvée sous ses ailes, et vous ne l’avez pas voulu ! »
Mais aussi dans Mt 23,29-39 : « Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! parce que vous bâtissez les tombeaux des prophètes et ornez les sépulcres des justes, et que vous dites : Si nous avions vécu du temps de nos pères, nous ne nous serions pas joints à eux pour répandre le sang des prophètes. Vous témoignez ainsi contre vous-mêmes que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les prophètes. (…) C’est pourquoi, voici, je vous envoie des prophètes, des sages et des scribes. Vous tuerez et crucifierez les uns, vous battrez de verges les autres dans vos synagogues, et vous les persécuterez de ville en ville, afin que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang d’Abel le juste jusqu’au sang de Zacharie… »
Avec Daniel Marguerat, nous pouvons souligner aussi que Jésus s’inscrit, par cette lamentation de la péricope d’aujourd’hui (« Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison. »), dans la lignée des prophètes rejetés et qu’il assimile son destin à celui des envoyés divins refusés par un Israël endurci. N’est-il pas d’ailleurs « effrayé » (θαυμάζω / thaumazo) par le manque de foi (ἀπιστία / apistia) de ceux de sa patrie, ayant comme un présentiment que son prophétisme le conduira jusqu’à la Croix ?
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Invoquant ici les prophètes, Jésus nous fait une nouvelle fois comprendre ce qu’il en a toujours coûté de juger les rois, les grands prêtres et leurs serviteurs zélés, y compris devant les siens, surtout devant les siens lorsque ceux-ci ne sortent pas de la tradition familiale, clanique, ou communautariste.
Car évoquer le prophétisme, c’est obligatoirement parler du « courage de la vérité », de la parrêsia, cette parole dérangeante qui met en question les hiérarchies sociales et politiques, le règne, la puissance et la gloire des rois, des roitelets, des petits marquis, mais qui dénonce tout autant, au bout de la chaîne de la servitude volontaire, le conformisme - saturé de désir mimétique - des masses[1].
Citons seulement Jérémie 5, par exemple : « Ecoute ceci, peuple insensé et sans cœur ! Ils ont des yeux et ne voient pas, ils ont des oreilles et n’entendent pas. (…) Car il se trouve parmi mon peuple des méchants ; ils épient comme celui qui pose des pièges, ils tendent un filet et prennent des hommes. Comme une cage est remplie d’oiseaux, leurs maisons sont remplies de fraude ; c’est ainsi qu’ils deviennent puissants et riches. Ils sont devenus gras, resplendissants, ils dépassent toute mesure dans le mal, ils ne défendent pas la cause, la cause de l’orphelin, et ils prospèrent ; ils ne font pas droit aux pauvres. (…) Et mon peuple aime qu’il en soit ainsi ! Mais que ferez-vous pour l’avenir du pays ? » Le message est clair. Il s’adresse à tous, sans distinctions d’or, d’argent ou de plomb.
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Jésus n’était que « charpentier » (τέκτων / tekton : artisan, travailleur manuel) et fils de Marie, c’est-à-dire « fils du peuple », si j’ose dire. Mais le prophète est justement celui que Dieu choisi et institue indépendamment de sa naissance ou de ses compétences supposées, attendues, diplômées, certifiées, pétrifiées dans l’ordre du monde.
Le prophète Amos n’était qu’un bouvier et Jérémie était beaucoup trop jeune pour être savant. Pourtant le Seigneur a fait de ce dernier un des quatre « grands prophètes » (avec Esaïe, Ezéchiel et Daniel). Même Moïse n’était pas doué pour parler (Ex 4,10)… Ainsi, Jésus rappelle, à travers la figure du prophète méprisé, voire déshonoré (ἄτιμος / atimos), les choix étonnants de Dieu, des choix libres de tout critère humain.
Or, par la volonté de Dieu, Jésus est aussi le prophète ultime annoncé par Moïse : « C’est un prophète comme moi que le Seigneur ton Dieu te suscitera du milieu de toi, d’entre tes frères ; c’est lui que vous écouterez. » (Dt 18,15). Et les prophètes précédents annoncent aussi la venue du Messie, du nouveau libérateur qui, comme Moïse, délivrera le peuple de Dieu et fera entendre sa Parole.
« Nul n’est prophète en son pays… » Le livre du Deutéronome annonçait que l’accueil du nouveau Moïse ne relèverai pas de l’évidence, qu’il ne s’imposerait pas d’emblée, mais nécessiterait la foi et du discernement : « Peut-être diras-tu dans ton cœur : Comment connaîtrons-nous la parole que l’Éternel n’aura point dite ? » (Dt 18,21)
Oui, comment saurons-nous reconnaître le vrai porte-parole de Dieu ?
Luc (Actes 2,16-20) nous donne la solution : soyons à l’écoute de l’Esprit saint, comme il y a deux mille ans, lors d’une première Pentecôte : « Mais c’est ici ce qui a été dit par le prophète Joël : Dans les derniers jours, dit Dieu, je répandrai de mon Esprit sur toute chair ; Vos fils et vos filles prophétiseront, Vos jeunes gens auront des visions, Et vos vieillards auront des songes. Oui, sur mes serviteurs et sur mes servantes, Dans ces jours-là, je répandrai de mon Esprit ; et ils prophétiseront. »
Dieu n’est pas Pharaon, ni empereur romain, ni roi de Jérusalem, ni « chef » de la synagogue de Nazareth, pour imposer sa Parole par la force. Si le nouveau Moïse, le nouveau sauveur, est venu en homme, fils de Marie, parmi ses frères et ses sœurs, dans son village natal, c’est pour être notre frère, nous qui le méprisons peut-être tout autant que ceux de sa patrie…
Mes sœurs, mes frères, recevons et écoutons dans notre temple le prophète Jésus-Christ. Une fois de plus, une fois de trop, ne manquons pas de foi en lui. Et, en conséquence, soyons tous prophètes. Même en notre pays !
Amen !




[1] Outre l’œuvre-même de René Girard, lire le providentiel Bernard Perret, Penser la foi chrétienne après René Girard, Ad Solem, 2018, lequel renvoie aux théologiens majeurs Raymund Schwager (Avons-nous besoin d’un bouc émissaire. Violence et rédemption dans la Bible, Flammarion, 2011) et James Alison (Le Péché originel à la lumière de la Résurrection, Cerf, 2009, et 12 Leçons sur le christianisme, Desclée de Brouwer, 2015)…

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